Causerie de Mme Yvette Formery :

7 février 2007

 

« Albert Stapfer et Stendhal »

 

 

            Intituler cette causerie « Albert Stapfer, gendre de Stendhal » eût été un peu audacieux et provocateur. Et pourtant ! Dans une lettre de Civita-Vecchia du 27 septembre 1835, Stendhal félicite son jeune ami (né en 1802) pour son récent mariage : « sans flatterie, de tous les jeunes gens que je connais, c’est vous que j’aurais choisi pour le mari de ma fille si j’en avais une ».

            Qui était ce gendre idéal ? Le père d’Albert Stapfer, Philippe-Albert Stapfer, fut un des premiers à faire connaître la philosophie allemande en France. Né à Berne en 1766, pasteur, il fut un ministre de la République helvétique lors de l’occupation de la Suisse par les troupes françaises en 1798. Il réussit à retarder l’annexion du Valais. Ses efforts dans l’organisation de son pays furent mal compris par ses compatriotes. Ayant épousé une Française, il s’installa à Montfort l’Amaury avant de venir à Paris où il recevait ses amis le mercredi.

            C’est à François Guizot qu’il confia pendant trois ans l’éducation de ses fils. Passionné de pédagogie, Stapfer avait contribué à l’établissement à Berthoud de l’Institut Pestalozzi. Il participe à la vie philosophique et journalistique française : il écrit en particulier dans l’Encyclopédie universelle de Michaud des articles excellents sur Socrate et Kant. Ce n’est en effet qu’en 1803 que Mme de Staël dans son enthousiasme éclaire les Français sur la littérature allemande. Avec Charles de Villers, Ph. A. Stapfer reçoit chez lui de nombreux penseurs et en particulier Maine de Biran qui a pour ami intime André-Marie Ampère. Biran crée chez lui en 1814 une « société philosophique ». On sait que Stendhal en 1805 se procure le livre de Biran qui vient de paraître : l’Influence de l’habitude sur la faculté de penser.

            L’amitié de Stendhal et du jeune Albert Stapfer se développe sur plusieurs plans. Albert est un traducteur remarquable de la littérature allemande. C’est un confident à qui on peut confier ses soucis et ses bonheurs. C’est un critique éclairé à qui on peut demander des conseils. C’est un élément charmant d’un cercle d’amis. Albert Stapfer est connu surtout par sa traduction du théâtre de Goethe. En 1828 paraît chez Sautelet la traduction de Faust par A. Stapfer avec des gravures d’Eugène Delacroix. Goethe appréciait et la traduction et les dessins, mais il préférait toutefois la traduction de Gérard de Nerval, parue aussi en 1828 (Nerval a 20 ans). « Je ne peux plus lire Faust en allemand, dit Goethe, mais dans cette version française tout reprend de sa fraîcheur, sa nouveauté, son esprit ».

            Dans une lettre du 8 août 1823, Stendhal demande à Albert Stapfer de lui écrire souvent, de lui raconter ce qu’il fait et de lui « décrire le génie des habitants de la Beauce qui lui est aussi inconnu que celui des paysans de Bosnie ». En effet, la famille Stapfer séjourne au château de Talcy, entre Blois et Mer, château où Ronsard s’éprit de Cassandre et lui écrivit : « Mignonne allons voir si la rose… ». Stendhal échange aussi avec Albert Stapfer les nouvelles des femmes qu’ils fréquentent (la Pasta).

            Stendhal sollicite aussi les critiques, celles de Crozet, celles de V. Jacquemont, qui ne ménage pas Stendhal. Il écrit en marge : « Cette grande phrase traîne » ou : « Style de portier ». Ce sont aussi parfois des louanges. A Albert, Stendhal demande des remarques sur le Rouge et le Noir : « Auriez-vous le courage de me dire exactement tous les défauts vus par vous ? Je tâcherai de les éviter dans Le Chasseur vert ».

            Parler d’Albert Stapfer, c’est parler aussi de cette génération, née avec le siècle, qui, de 1820 à 1840, a touché de près ou de loin à Stendhal. Les écrivains se retrouvent dans différents cercles. Mérimée accède par Albert au cercle de son père chez qui il rencontre Victor Cousin. Avec Stendhal, qui est de 20 ans leur aîné, on les retrouve chez Viollet-le-Duc, Destutt de Tracy. C’est surtout dans le grenier d’Etienne Delécluze que Stendhal, Courier, Sainte-Beuve, Vitet, Stapfer font et défont ce qu’on a appelé le « romantisme réaliste ». Dans les Souvenirs d’égotisme, Stendhal raconte sa première visite chez Delécluze en 1822. Delécluze apprécie beaucoup le jeune Albert, avec qui il aime « dire des bêtises ». Le journal de M. de L’Etang (Delécluze), de 1824 à 1828, nous permet de suivre les péripéties de ces rencontres, le reflet des événements comme la mort de Géricault, celle de Girodet. Jacquement emmène Stendhal chez le grand citoyen, La Fayette. C’est auprès du baron Gérard, « le peintre des rois, le roi des peintres », que se retrouvent les amis de Stendhal. Des cantatrices y viennent aussi. Jacquemont conclut : « mon plaisir était sans mélange ».

            Les relations de Delécluze et Stendhal sont houleuses. Delécluze le trouve excessif : « Beyle par son babil et ses paradoxes étourdit et ennuie tous mes jeunes gens. Cela me contrarie beaucoup ». En réalité, les jeunes gens sont ravis et Delécluze a de l’admiration pour Stendhal. Il s’étonne seulement de la liberté de ses propos, dont il est lui-même incapable. « C’est un bon ennemi et il y a plaisir à le combattre ». De même, Delécluze, peintre avant de devenir critique d’art, défenseur de la tradition académique, est surpris par les débuts d’Eugène Delacroix. Il a traité le « Dante et Virgile » de « tartouillade ». « Il m’immole à chaque salon », dit Delacroix.

            Parmi les contemporains, Jean-Jacques Ampère sera un grand ami d’Albert Stapfer ; c’est ensemble qu’ils iront à Weimar du 20 avril au 15 mai 1827 et seront reçus par Goethe. Quant à Mérimée, il adressera des lettres à Albert toute sa vie.

            L’influence de Stendhal sur ses jeunes amis, ceux que Delécluze (1781-1865) appelle « mes jeunes gens » est certaine. Il représente à leurs yeux la liberté de penser, l’humour, le non conformisme, l’impiété, le matérialisme outrageux, en un mot la jeunesse. Est-ce Théophile Gautier qui a dit : « Dans l’armée romantique comme dans l’armée d’Italie, tout le monde était jeune » ? D’autant plus qu’ils sentent derrière ces foucades l’honnête homme.

            Stendhal donne à Stapfer ce conseil, en 1835 : « Tâchez de ne pas prendre la vie raisonnablement ». Il lui demande de secouer les oreilles pour rendre la vie moins triste. Sainte-Beuve, dans une lettre à Jules Claretie, fait allusion aux jeunes Parisiens (Stapfer ou Delacroix, ou Ampère) chez qui il a trouvé le même caractère : « une forme d’ironie et de moquerie à laquelle étaient sujets ceux qui avaient été mordus par Beyle ».

            Delécluze reproche à Stendhal ce refus de l’amitié : « Le monde est un théâtre pour Stendhal. Il siffle ses amis quand ils jouent mal. Il n’a pas d’amis, il n’en veut pas ; il vous aigrit de propos délibéré quand il s’aperçoit qu’on va l’aimer ». Dans son journal, Stendhal écrit : « J’ai besoin de temps en temps de converser le soir avec des gens d’esprit, faute de quoi je me sens comme asphyxié ».

            Je voudrais conclure par un arrêt sur image. Stendhal note : « J’ai rencontré Delacroix, un soir, en rentrant du spectacle : nous avons causé peinture en pleine rue de sa porte à la mienne et de ma porte à la sienne, jusqu’à 2 heures du matin, nous ne pouvions pas nous séparer ». Dans ce va-et-vient amical et nocturne, on peut imaginer Stendhal heureux.

 

Y. F.