Causerie de Monsieur Xavier Bourdenet
6 décembre 2006
« Heureux les héros morts avant 1804 ! Héroïsme et modernité dans Lucien Leuwen »
On meurt beaucoup dans les romans stendhaliens. D’Octave de Malivert à Lamiel, en passant par Julien Sorel, Mina de Vanghel, le carbonaro Missirilli, etc., la mort du héros apparaît comme une nécessité structurelle de la fiction stendhalienne. Tous ces héros meurent pour leurs valeurs, quand bien même ces dernières ne seraient pas celles de la collectivité. Le statut héroïque du personnage stendhalien semble lié à sa mort. Il n’y a qu’une exception à cette règle : Lucien Leuwen. Il y a donc sans doute quelque paradoxe à interroger sous l’angle de l’héroïsme le seul héros stendhalien qui ne meure pas et le personnage qui, de tous, semble le moins héroïque, celui qui affiche le moins des « idées » clairement identifiables, des valeurs pour lesquelles combattre. Sait-il d’ailleurs lui-même ce qu’il veut et ce qu’il croit, ce jeune fils à papa qui apparaît comme le plus indécis de tous les héros stendhaliens ? Non. Il le reconnaît lui-même : « En vérité, s’exclame-t-il, je ne sais pas ce que je suis, et je donnerais beaucoup à qui pourrait me le dire ». Il n’est « sûr de rien sur [s]on compte » et n’a pas d’« idées » bien arrêtées.
Or, à cause précisément de cette indécision et de cette indéfinition de son personnage éponyme, Lucien Leuwen, qui peint sur le mode satirique la société et la politique strictement contemporaines, conduit à repenser la question de l’héroïsme dans le monde moderne, le monde tel que l’ont fait 1830 et la monarchie bourgeoise. Quel héroïsme est-il pensable et possible pour les « Français du king Φιλλιππε » ? Telle est une des questions clés de ce roman qui s’échafaude sur les ruines de l’épopée napoléonienne.
Un des traits les plus frappants de Lucien Leuwen est d’être tout entier hanté par un imaginaire héroïque, renvoyant à la Révolution et à l’épopée napoléonienne, et de nature essentiellement militaire et civique : il correspond à un fort sentiment patriotique et c’est la république de 1792 qui en est le point fondateur et définitoire. Le modèle du héros, c’est le patriote de 1792, celui qui défend bravement la patrie en danger contre les étrangers. L’héroïsme est donc ici un mélange de gloire militaire et d’idéal politique, qu’ont vécu un partie des personnages du roman. Quant à Lucien, il a complètement intégré et fait sien cet imaginaire héroïque, et c’est sur le modèle des héros militaires qu’il se pense et se rêve. Très logiquement, son arrivée au régiment, malgré ses déceptions, alimente cette rêverie héroïque.
Toutefois, force est de constater que cet imaginaire est profondément inactuel en 1834. « L’ordre de choses » actuel apparaît tout au contraire comme la négation même de l’héroïsme et les « Français du King Φιλλιππε », quoi qu’ils fassent, sont bien loin de ressembler aux héros de la Révolution et de l’Empire. Le diagnostic porté sur le régime de Juillet est sans appel : plat, petit et mesquin, en un mot bourgeois, il interdit toute envolée épique, et au soleil d’Austerlitz oppose la boue que Lucien trouve dans sa mission électorale de Blois. Les nombreuses chutes de Lucien dans le roman ont valeur symbolique et traduisent le processus de dégradation et de désespérance qu’est devenue l’Histoire depuis 1815 : elle met, littéralement, les héros par terre. Le régime de Juillet consacre donc la mort des héros. Mis à l’épreuve du réel de 1834 l’imaginaire héroïque s’effrite, apparaît de plus en plus comme un passé à jamais perdu, idéalisé autant qu’on voudra mais précisément parce qu’on sait qu’il ne reviendra pas. Il n’est donné que pour autant qu’il est définitivement révolu, exactement comme l’ouverture épique de La Chartreuse de Parme.
Le militaire et le politique, qui correspondent aux deux carrières successives de Lucien et à la courbe d’ensemble du roman, et qui sont les deux dimensions de l’espace civique, traditionnellement vecteurs et supports de l’héroïsme, n’ont ici plus rien d’héroïque : l’armée s’est dévaluée en police et en est réduite à assurer les basses tâches du maintien de l’ordre pour contrer les risques d’émeutes sociales. La politique, quant à elle, totalement désertée par l’Idée, n’est plus qu’une « coquinerie », et le gouvernement une caverne de voleurs et de menteurs.
Comment, dès lors, être un héros dans ce monde déserté par l’héroïsme, dans ce monde de coquins et de gendarmes ? C’est toute la question de Lucien Leuwen, qui tout au long du roman n’a de cesse de prouver sa valeur, de se faire reconnaître, aux yeux des autres et à ses propres yeux, comme un être avec qui il faut compter. La seule issue offerte à Lucien est ce qu’on appellera un héroïsme du réel. Seule l’épreuve du réel pourra lui donner la consistance qui lui manque. Mais un réel inique et désespérant : le réel bourgeois et anti-héroïque du régime de Juillet. En un mot le réel moderne. Lucien, ayant pris acte de l’irréalité de l’imaginaire héroïque qui était le sien et de l’anachronisme irrémédiable des modèles anciens de l’héroïsme, n’a comme seule ressource que de s’engouffrer dans le réel tel qu’il est, de participer à ce monde qu’il abhorre, en prenant un état — sous-lieutenant au 27e régiment de lanciers, puis secrétaire intime du ministre de l’Intérieur, et enfin secrétaire d’ambassade — qui le met brutalement au contact de tout ce que ce monde compte de plus dégoûtant, de plus inique. Lucien choisit de « se colleter avec la nécessité ». Cette belle expression, empruntée à Montaigne, définit au mieux son héroïsme, qui consiste à supporter l’insupportable, à vivre dans un monde qu’on abhorre, sans pouvoir le changer de quelque manière que ce soit, à continuer à vivre dans ce monde qui a mis à mort tous les rêves. Tout en se forgeant une morale intérieure qui condamne cette participation au monde et qui est la condition de l’estime de soi. Par là, Lucien apparaît comme le héros moderne, le héros de la modernité.
Baudelaire tentera quelques années plus tard de définir, dans le Salon de 1846, « l’héroïsme de la vie moderne ». Lucien Leuwen montre, dans un constat à la fois lucide et amer, que, depuis la mort des idoles énergiques et énergisantes, l’héroïsme n’est plus de faire l’Histoire mais de la subir.
X. B.