Causerie de Monsieur Timothée Picard

10 janvier 2007

 

« Façonné par et pour la connaissance de soi :

Le modèle musical selon Stendhal »

 

Construire un modèle musical, c’est toujours plus ou moins proposer un système de valeurs. Ceci est d’autant plus vrai dans le cas de Stendhal que c’est en grande partie par ce biais que le moi peut être saisi en ce qu’il a d’original et d’irréductible. Or, cette quête d’un Moi pouvant jouir, tout particulièrement dans l’écriture, de la connaissance qu’il a de lui-même, tel est bien le foyer de la démarche stendhalienne. Montrer comment le territoire du modèle musical et celui du moi, tous les deux conquis, analysés et goûtés grâce à l’écriture, ne sauraient, chez Stendhal, se dessiner l’un sans l’autre, tel a été le propos de cette conférence. On a successivement tenté de montrer comment se dessinent les contours extérieurs puis intérieurs de la Stendhalie musicale. Par « extérieur », on entend : une réflexion sur la musique « en contexte », par le biais de considérations renvoyant à son histoire, sa géographie ou sa sociologie ; par « intérieur », une interrogation sur la musique prise en elle-même et sur le fonctionnement du plaisir musical selon Stendhal. Enfin, on s’est penché sur les liens qu’entretiennent, chez Stendhal, modèle musical et pratique autobiographique et cela, jusqu’à mener au seuil d’une fiction romanesque, à laquelle, par ailleurs, de nombreux héritiers ont rendu hommage.

Julien Gracq avance dans En lisant, en écrivant (1980) : « Chacun le sait […] tout grand romancier crée un « monde » -Stendhal, lui, fait tout à la fois plus et moins : il fonde à l’écart pour ses vrais lecteurs une seconde patrie habitable, un ermitage suspendu hors du temps, non vraiment situé, non vraiment daté, une refuge fait pour les dimanches de la vie, où l’air est plus sec, plus tonifiant, où la vie coule plus désinvolte et plus fraîche –un Eden des passions en liberté, irrigué par le bonheur de vivre, où rien en définitive ne peut se passer très mal, où l’amour renaît de ses cendres, où même le malheur vrai se transforme en regret souriant ». Nous ne pouvons pas ne pas constater la conformité d’une telle caractérisation de l’œuvre de Stendhal avec notre sentiment de lecteur. Plus précisément, la Stendhalie ainsi définie prendrait pour nous la forme d’un absolu : elle serait cette région –une idylle à n’en pas douter- dont l’idéalité serait musicale et l’accomplissement littéraire ; où le rêve d’un certain mode et d’un certain art d’être, émané d’une musique tout à fait spécifique, ne pourrait trouver consistance que dans son prolongement littéraire, tout à la fois par les raffinements réfléchis de l’analyse, certes, mais surtout dans une réinvention fictionnelle idoine, véritable éthique et esthétique en acte. Qu’il y ait une véritable éthique de l’opera buffa –une éthique et une philosophie d’une richesse d’enseignement exceptionnelle-, il n’y a pas à en douter. On pourrait la croire particulièrement rétive à l’ordre du discours. Que la littérature puisse malgré tout en rendre compte, voilà qui tient du miracle, et ne pouvait être conquis qu’au terme d’une démarche –d’homme et d’écrivain- tout à fait exemplaire.

 

T. P.