Causerie de Madame Suzel Esquier
4 octobre 2006
« Stendhal lecteur de Regnard »
« Que feriez-vous, Monsieur, du nez d'un marguillier? »
Tout lecteur stendhalien a retenu ce vers extrait des Ménechmes, que Stendhal cite à maintes reprises ; mais qui lit ce répertoire aujourd'hui? Or, Jean-François Regnard (1655-1709) fut un auteur fécond et qui connut une longue renommée. Après s'être essayé au Théâtre Italien, pour lequel il écrivit onze comédies entre 1688 et 1696, il entra au répertoire du Théâtre Français, auquel il proposa également onze comédies entre 1694 et 1708. Jusqu'à la Restauration il resta au répertoire de ce théâtre comme un auteur de premier ordre, avant de sombrer peu à peu dans l'oubli.
On connaît le goût de Stendhal pour le théâtre de Regnard, goût qui s'inscrit dans une réflexion générale sur le comique. Si, dès ses années de formation, le jeune Beyle lit, le crayon à la main, ses grandes comédies en vers — Le Joueur, Les Folies amoureuses, Les Ménechmes, Le Légataire universel, et Le Retour imprévu (en prose) —, c'est pour percer les secrets de ce génie qu'il compare à Molière, et sans doute aussi se les assimiler.
Quels sont les types de personnages représentés sur ce théâtre? Soulignons d'abord la place considérable concédée aux personnages secondaires. Et c'est à cela précisément que se mesure, depuis l'Antiquité, la teneur comique d'un théâtre. Valets et soubrettes brillent par leur esprit de ressource, leur sens de l'à-propos, de la répartie. La relation au maître, loin de toute soumission, repose sur la complicité. Maîtres et valets partagent le goût des plaisirs, manifestent un égal talent pour l'intrigue, la rouerie, placent les relations humaines sur le mode d'un affrontement entre trompeurs et trompés. Ces derniers étant généralement représentés par les Géronte (pères ou tuteurs couramment stupides). Il arrive aussi que le personnage à duper soit une vieille coquette…
Pour dresser le tableau des personnages de ce théâtre, en nous tenant aux comédies que cite Beyle, nous voyons : un joueur, un débauché, des personnages sans scrupule et avides d'héritage, des jeunes premières délurées, "des marquises effrontées", des soubrettes cupides, des mères intéressées… En soulignant le rôle important joué par les fripons de valets, nous avons un tableau du monde comme il va, qui a servi d'argument à tous les détracteurs du genre comique et qui pose ces questions centrales de la représentation des travers et des vices, des rapports du réel et de l'odieux, questions à propos desquelles Stendhal ne cessera de débattre.
Mais tout en peignant le monde comme il va, Regnard lui paraît avoir échappé à l'odieux par sa verve, sa gaieté, son habileté à conduire l'intrigue, si bien que toute l'attention du spectateur se porte sur le personnage inventif, plein de ressource, qui contourne les difficultés, détourne le courroux des Géronte, distrait le spectateur, lequel ne voit plus celui qui est berné, mais se laisse séduire par le talent du meneur de jeu. Regnard se révèle un maître dans l'art d'inventer des plaisanteries gaies, de recourir à la parodie, de jouer sur les répétitions, les formules hermétiques, magiques… Dans la composition de ses comédies, il fait preuve d'une maîtrise incomparable au niveau de la rapidité de l'exposition, de l'invention des péripéties, de la désinvolture des dénouements. Autant de caractéristiques qui témoignent de l'influence du Théâtre Italien. Cet héritage se lit également dans la fixité des types, leur relief caricatural, qui répond si bien à la distinction qu'établit Baudelaire entre le "comique absolu" – le grotesque, et "le comique significatif" représenté par Molière. Il ne s'agit plus ici de mettre en scène les travers et les vices dans un quelconque but de réformation morale. Etranger à ce dessein, Regnard brille par son sens de la plaisanterie fine, de l'à-propos, son ton de perfection infinie, autant de qualités qui font que Beyle l'a élu comme un maître dans l'art de réussir dans le monde. On sait qu'il eut un temps cette ambition. Et même lorsqu'il y renonça, Regnard lui apparut toujours comme "un bel esprit ivre", dont la gaieté "détachée de la terre et de ses soucis" lui semble une attitude hautement philosophique dans un monde menacé par les progrès de la démocratie et ses corollaires : la vulgarité et l'esprit de sérieux. Au même titre que l'opera buffa, le théâtre de Regnard offre l'exemple d'une féerie que Stendhal se propose de transposer dans le roman, qui est la comédie du XIXème siècle.
S. E.