Causerie de Monsieur Philippe Berthier
1er mars 2006
« Stendhal et Chateaubriand faiseurs de pape : le conclave de 1829 »
Stendhal, dans les Promenades dans Rome, nous a laissé un récit circonstancié des conclaves de 1823 et de 1829. Deux impostures, puisqu’il n’a assisté ni à l’un ni à l’autre.
Selon Auguste Bussière, puis Romain Colomb, en 1829 Charles X lui aurait fait demander une note sur le Sacré Collège, pour fixer la position de la France au moment de l’élection pontificale. Aucun document ne confirme cet épisode fort invraisemblable.
Ambassadeur à Rome, Chateaubriand dans les Mémoires d’outre-tombe fait grand cas d’un prétendu Journal du conclave que lui aurait transmis un informateur clandestin, et qui lui aurait livré les « dessous de cartes » de l’élection. Tout indique qu’il s’agit là d’un canular, auquel il a mordu pour faire croire à Paris qu’il tirait les ficelles d’un jeu compliqué avec l’Autriche et l’Espagne. Stendhal a été très intéressé par le discours moderniste de Chateaubriand aux cardinaux le 10 mars 1829 ; discours mal reçu de ses destinataires et du nonce à Paris. Stendhal, chose très surprenante, cite dans les Promenades un très long extrait de la réponse du cardinal Castiglioni (qui allait être élu Pape) : il la donne visiblement comme un parfait exemple de langue de bois ecclésiastique. Il ne croit nullement que l’Eglise soit en mesure d’opérer son aggiornamento : Chateaubriand perd son temps. Cela n’empêche pas celui-ci de se réjouir bruyamment de l’élection de Pie VIII, qu’il considère comme un triomphe personnel. C’est une complète illusion. L’interprétation que propose Stendhal de l’événement semble beaucoup plus conforme à la réalité : le premier soin du nouveau pontife a été de nommer secrétaire d’Etat le cardinal Albani, très proche de l’Autriche. Le cardinal Bernetti, porte-drapeau des libéraux, sera aussitôt éloigné. Il n’y avait pas là de quoi se réjouir, ni pour la France ni pour les idées « éclairées ».
En ce qui concerne la vie à Rome pendant le conclave, Stendhal l’évoque avec drôlerie et vraisemblance : agitation morale et bonnes affaires. Sous les vastes enjeux spirituels et politiques, il y a aussi (surtout ?) les intérêts économiques. Les prix montent, on tond à fond le touriste ; le Vatican, c’est le grand opéra assurément, la Grâce peut-être, mais en tous cas le tiroir-caisse. Quant au noble vicomte, ambassadeur de Sa Majesté Très Chrétienne, une fois le rideau tombé, il doit faire face aux factures : le séjour romain des cardinaux français l’a ruiné. Il réclame à cor et à cri de l’argent à Paris pour réparer les dégâts de la splendide tornade pourpre, qui s’apparente pour lui à une véritable catastrophe surnaturelle. Envers du décor que l’ironique Stendhal aurait apprécié…
Ph. B.