Causerie de Madame Maryse Vassevière
6 avril 2005
« Stendhal à la lumière d’Aragon ou la unhappy crowd »
L’objectif de cette conférence était de montrer comment Stendhal est choisi par Aragon dans sa critique du dogmatisme et de rendre sensible l’extrême complicité de deux romanciers par-delà le temps : de montrer comment Aragon se soucie d’élargir le cercle des lecteurs de Stendhal et de le prendre comme modèle d’un réalisme français qui n’a plus de socialiste que le nom et de montrer aussi comment Stendhal va aider Aragon à se situer de manière originale dans le champ littéraire de la Guerre Froide et dans l’institution communiste.
1. Élargir le cercle des happy few : d’une conférence
Aragon avec sa conférence « Stendhal en une heure et quart » du 24 janvier 1955 à l’École Centrale du Parti Communiste à Bazinville dans la région parisienne donne à lire Stendhal aux cadres ouvriers du PC et les guide dans cette lecture en leur offrant des perspectives humaines et politiques passionnantes. C’est pour lui un moyen de sortir du cercle des happy few ou du moins de l’élargir et de le démocratiser en quelque sorte. Donner à lire Stendhal à ces jeunes cadres issus de la Résistance, c’est aussi une manière de suivre la voix ouverte par Jean Prévost qui aura été un grand stendhalien et aussi le compagnon de combat de certains de ses élèves de Bazinville.
2. Stendhal réaliste : une lecture du Rouge et de Lucien Leuwen
Pour résumer ce cours de littérature sur Stendhal en le mettant dans la perspective des articles repris dans La Lumière de Stendhal, on peut dégager cinq axes ou idées-clés qui dessinent les grandes lignes d’une poétique commune à Aragon et à Stendhal. :
a. La thèse centrale de la politique dans le roman ou du réalisme critique de Stendhal : le roman n’est pas exactement un reflet de la réalité mais une idée, c’est-à-dire à la fois une analyse de la société et une prise de position personnelle. Ce sera aussi la lecture de Lampedusa. Ce qui le conduit à la deuxième idée force :
b. La nuance de la théorie du miroir et l’idée du roman comme discours second ou comme contrebande avec l’analyse pertinente de la dénégation stendhalienne (« Rien de politique dans ce roman ») illustrée par la métaphore du coup de revolver. Analyse confirmée par le rapprochement Stendhal-Louis Delluc pour son roman La guerre est morte.
c. Une poétique de la parenthèse illustrée par les quatre chapitres de la conspiration de M. de la Mole où ce dernier entraîne Julien, séquence considérée par Aragon comme « la charnière du roman ».
d. Le recours à des pilotis fractionnés et multiples pour la construction des personnages de roman dans le grand laboratoire de l’écriture.
e. L’écriture journalistique comme avant-texte de l’écriture romanesque. Ainsi c’est dans un article que Stendhal développe l’analyse du « Tartufe moderne » qui sera l’une des « idées » directrices de l’écriture du Rouge. Et Aragon en poussant jusqu’au bout l’explication, en conclut que Julien a deux Orgon (M. de Rênal et M. de la Mole) et même, idée plus intéressante, un troisième en la personne du lecteur.
La thèse d'Aragon, c'est donc que Le Rouge « est un livre réaliste » (« Par sa construction ; par son matériel. Tout y est pris dans la réalité. »). Mais l'illustration du point de vue « jacobin » de Stendhal romancier, c'est à un autre roman qu'Aragon va l'emprunter : à Lucien Leuwen, en citant un passage qu'on retrouvera dans les analyses de Lukacs. Aragon ne résiste pas à la tentation de lire à ses auditeurs quatre pages de la première partie du roman pour leur faire goûter la séquence ironique de la répression manquée des ouvriers par la compagnie des lanciers de Nancy dont Lucien est le lieutenant. On voit aussi dans ces analyses du Rouge et de Lucien Leuwen comment Aragon tout en restant dans le cadre de l’analyse marxiste se démarque de la doxa lukacsienne et aussi soviétique, et notamment en ne reprenant pas l’analyse de la supériorité de Balzac sur Stendhal pour ce qui concerne le grand réalisme. C’est ce que j’ai montré au colloque sur « Le XIXe siècle d’Aragon » qui s’est tenu à l’ENS de Lyon en décembre 2002.
3. Stendhal est l’avenir d’Aragon : une leçon de roman
Mon point de départ est l’article « Aragon » du Dictionnaire Stendhal sous la direction d’Yves Ansel, Philippe Berthier et Michaël Nerlich (Champion, 2003) écrit par Thierry Gouin. Je souscris à cette analyse qui s’appuie sur La Lumière de Stendhal et sur La Semaine sainte, mais je voudrais la pousser plus loin. D’abord en m’appuyant sur trois séries d’articles des Lettres françaises (« Stendhal et Robert Merle devant le mal historique », n° 487 du 24 octobre 1953, « De Casimir Tempesti à Robert Merle », n°486 du 16 octobre 1953, « Le Guépard et La Chartreuse », n° 812 du 18 février 1960) qui montrent la leçon de Stendhal contre le dogmatisme de la critique stalinienne. Ensuite en m’appuyant sur les trois derniers romans (La Mise à mort, Blanche ou l’Oubli et Théâtre/Roman), dont l’écriture si inventive s’enracine très profondément dans la leçon de Stendhal, comme la lecture toute récente de la thèse « narratologique » de Marie Parmentier sur Stendhal vient de m’en apporter la confirmation éblouie. Il est indéniable en effet que ces romans permettent de mesurer la part de Stendhal dans cette avancée vers une écriture nouvelle, vers ce réalisme moderne dont Stendhal avec ses interventions d’auteur montre la voie ainsi qu’Aragon le souligne dans la préface de La Semaine sainte, « l’auteur parle de son livre » : « Dans les sources françaises du réalisme socialiste, chacun sait que je suis plus du côté de Stendhal que de celui de Balzac. »
Prenons l’exemple de Théâtre/Roman : par la présence d’un narrateur homodiégétique dans l’incipit, on assiste à la « cristallisation » de la figure humaine du narrateur, selon le processus du « Rameau de Salzbourg » qui fait l’objet d’un long développement. À partir de la voix et de la figure du narrateur homodiégétique, le lecteur constitue une voix et une figure au narrateur hétérodiégétique qui finit par se montrer en lieu et place de l’auteur. Ce qu’Aragon « a pris » chez Stendhal – et en ce sens Stendhal est bien l’avenir d’Aragon comme le dit l’article du Dictionnaire Stendhal, mais aussi pour une autre raison comme on le voit… – c’est l’idée du narrateur « au bord de la personnification », et, comme chez Stendhal, un « narrateur auteur » ou un « auteur intégré » ou un « narrateur impliqué », selon les différentes formulations des poéticiens à quoi on préférera peut-être la formulation du romancier dans Blanche ou l’Oubli : « ce n’est pas même de la troisième personne qu’il s’agit, mais de la première absente, voilà. » Aragon est donc lecteur de Stendhal pour écrire, et pour écrire autrement que selon la doxa du réalisme socialiste.
M. V.