Causerie de Monsieur Michel Guérin
8 novembre 2006
« Stendhal : l’ambition sensible »
Malraux a écrit que le personnage de l’ambitieux dans le roman du premier dix-neuvième siècle, chez Stendhal et Balzac principalement, « porte en lui une semi-doctrine ». En cherchant sa propre rénovation psychique, l’ambitieux projette un idéal de monde et met en débat le bonheur, cette « idée neuve en Europe » à en croire Saint-Just.
De fait, la génération romantique est en deuil de la « grande Révolution » et de la gloire qui s’attache à l’épopée impériale. Elle se voue à une véritable « imitation de Napoléon », en faisant apparaître l’aptitude d’un semblable exercice spirituel à transformer, intérioriser, symboliser et thésauriser au plan mémoriel le drame déchu. C’est sans doute chez Stendhal que cette passion du siècle, véritablement formatrice ou éducatrice, connaît ses variations et ses prolongements « plastiques » les plus subtils. Au point qu’on pourrait mesurer la hauteur ou la valeur de l’ambition à l’aune des métamorphoses dont elle se dispose à suivre les enchères. En remarquant que, chez Stendhal (et ses héros, dans lesquels il se projette plus ou moins), c’est la sensibilité seule qui est ambitieuse, Léon Blum ne nie certes pas que le conflit social (la lutte des classes selon la terminologie qui fait justement date) conditionne cette passion de s’élever, mais conteste à bon droit qu’elle se réduise au désir de parvenir dans la sphère supérieure de la société. L’ambitieux vêt en effet son désir d’une « mythologie personnelle », il attache plus de prix aux satisfactions d’amour-propre ou d’orgueil qu’aux gains objectifs. Il donne aux images et aux signes, donc à la beauté et à l’émotion, plus d’importance qu’à la réalité, toujours « courte » pour celui qui veut cet infini ou cette ouverture du désir humain qu’on appelle le sublime. Tout se passe alors comme si l’art de l’ambition devait, à un moment donné, se couder en ambition d’art. On voit déjà dans Fabrice l’aventure extérieure ouvrir la voie à un itinéraire combien plus secret. L’artiste est le plus énigmatique et le plus fou des ambitieux, lui dont l’œuvre opiniâtre fait ménage avec le doute absolu sur sa valeur et sa destinée. L’ambition ne va pas sans une contrariété intrinsèque qu’on déclinera sous quatre chefs, qui sont autant de paradoxes.
D’abord, comme l’a montré Tocqueville, l’ambition, en tant que désir de se distinguer, suppose une logique égalitaire, elle prend appui sur la « tendance séculaire à l’égalité des conditions ». Deuxièmement, elle rapproche comme jamais le désir et le désirable, le moi et le monde, au point qu’il est désormais réaliste de désirer (changer le monde). Troisièmement, l’ambition est simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de l’amour, si bien qu’entre les deux sentiments, il y a à la fois intrication et contradiction. L’attrait des qualités sociales attisées par la rivalité mimétique s’invite à la naissance d’une passion amoureuse. Alors que Julien Sorel formule le conflit de l’amour et de l’ambition, Lucien Leuwen se moque de « ces sottises d’ambition », parce que c’est l’amour qui, retrouvant spontanément la poétique courtoise, est en lui-même ambitieux. Quatrième paradoxe : l’ambition, passion analogique par excellence, prend sa source dans l’admiration du modèle et se développe comme meurtre méthodique de ce modèle. Le chemin de la création passe par une imitation jalouse.
Chez Stendhal, on trouve tous les degrés d’une ambition qui, bien vite, croise la route de l’égotisme. Entre l’effort (l’énergie) de Julien pour renaître un autre homme par sa mort « héroïque » et l’aporie tant d’Octave que de Lamiel, « déficients » singulièrement sous le rapport de la puissance amoureuse, il y a cet « homme sans qualités » avant l’heure qu’est Lucien Leuwen, sujet incertain mais sensible ; il y a surtout Fabrice qui, s’il n’est pas son maître au regard de l’extériorité, découvre au fond de lui une liberté qui n’est que l’autre aspect de la grâce. L’ambition, à travers un personnage qui convertit en musique ce qui l’environne, révèle son ultime vérité : elle est chemin de la liberté. Celle-ci ne se distingue pas de la sensibilité en tant qu’elle s’assume et se cultive. C’est moins un pouvoir de choisir que l’aptitude à lever les inhibitions qui empêcheraient un homme d’abonder dans le sens de son moi profond.
M. G.