Causerie de Mme Laure Lévêque
7 mars 2007
« Paysage investi et retour sur soi dans les Voyages en France »
« J’aime les beaux paysages ; ils font quelquefois sur mon âme le même effet qu’un archet bien manié sur un violon sonore ; ils créent des sensations fortes et rendent le malheur plus supportable » (MdT, 50). Telle est l’analogie, bien incongrue pour le stendhalien, qu’opère à Langres l’étrange « touriste » de Stendhal. Incongrue, parce que, si nul n’ignore quelles résonances excite la musique dans l’œuvre stendhalienne, Stendhal passe pour volontiers s’abstenir de verser dans le descriptif. Pour ne pas « gâter [s]es souvenirs », au nom de la préservation du « sentiment intérieur », que nourrit la musique mais que menace d’anéantissement l’irruption – aussi brutale qu’inévitable – du monde du dehors, avec son cortège de laideurs si offensant pour une sensibilité singulière. « Je voudrais pouvoir oublier le laid de la vie », mais « il faut en revenir à ce triste monde tel qu’il est ». Ou, comme il est fréquent dans ces Voyages, – Mémoires d’un touriste, Voyage dans le Midi de la France et Voyage en France – détourner le regard. Le retourner vers l’espace du dedans. Privilégier l’illusion d’optique, diffracter la vision pour la mieux réfléchir, en la soumettant notamment au prisme – révélateur stendhalien par excellence – de la composition picturale.
Pour déroutants que puissent apparaître ces récits de voyage, ils sont parfaitement balisés dès lors que l’on s’avise que ces Mémoires donnent autant une Histoire de l’œil qu’un tableau synoptique de la France, invitent à une école du regard où l’œil est à facettes, dirigé vers l’extraversion en même temps que vers l’introspection, en un regard oblique où, dans les choses vues, la coulisse compte autant que la scène. Aveuglante alors la solidarité de la vision optique avec la/sa représentation, ce qu’indique assez le recours obsédant au référentiel pictural, va-et-vient vertigineux où le paysage se colore de la palette du peintre, qui le motive. Et réciproquement. Dès lors les points aveugles et les lignes de fuite s’éclairent : tout est question d’angle d’attaque, de perspective et de composition dans ces tableaux de la France qui forment aussi un Tableau d’en France qu’enregistre un promeneur solitaire.
Solitaire. Et singulière sa vision, déprise du prêt-à-penser, qu’il soit savant – les Annuaires, qu’il ne faut consulter qu’a posteriori – pragmatique – je pense à nombre de ces Guides touristiques qui fleurissent alors – ou vulgaire, avec l’envahissant journal, qui n’est jamais que du commérage destiné à vous « envase[r] de sottise », alors même que Stendhal n’a pas dédaigné de participer à l’essor de l’entreprise journalistique.
Ce refus de la pression de l’opinion, de la force des idées reçues, revient comme un leitmotiv dans le rapport de Stendhal au paysage, au paysage en soi et aux paysages particuliers. Qu’un site soit communément reconnu et sacralisé par la culture universelle et la pétition de principe s’impose comme naturellement. Ainsi la fontaine de Vaucluse, pourtant, mais en réalité parce que, sanctifiée par l’ombre tutélaire de Pétrarque, suscite-t-elle un retrait quasi mécanique : « On a tant fait de belles phrases sur ce lieu célèbre que je n’en dirai rien », avance Stendhal dans les Mémoires d’un touriste (MdT, 158). Fontaine de Vaucluse ici, mais le propos vaut plus largement, dès que le touriste s’aventure dans des régions frayées, Mont Saint-Michel, chutes du Rhin, vallée de la Seine ou Pays de la Loire..., tous hauts-lieux de ce qu’il est convenu d’appeler la Belle France devant laquelle il est de bon ton de s’esbaudir. On devine bien que le touriste va vite s’employer à pourfendre ce conglomérat d’idées reçues qui formalisent – et surtout qui formatent – la représentation, aveuglant un regard impuissant à VOIR et ne générant plus que des chromos, qui, de fait, se répandront massivement jusque dans les milieux populaires dans les dernières décennies du XIXe s., ce qui ne peut, à ce double titre, qu’être insupportable à Stendhal. Au fait, cette pétition de principe élitiste n’a rien qui doive nous étonner et le propos a bien valeur de manifeste beyliste, dans sa suspicion de la transitivité du Beau et du goût, du goût du Beau, qui vient buter là sur l’indépassable insularité de la subjectivité, ce que vient encore aggraver une déperdition de substance corrélative à ce que Beyle, comme d’autres, identifie bien comme la première impulsion de l’accès des masses à la culture.
Devant ces masses bêlantes, le beylisme se révolte. Le titre même de l’ouvrage majeur des Voyages en France – Les Mémoires d’un touriste, bien sûr – et, partant, la qualité de touriste prêtée à son principal protagoniste installe ces enjeux de société au cœur de la réflexion. C’est la nouveauté même du tourisme et du statut de touriste qui porte en elle et qui expose en l’emblématisant une prise de position de classe, qui est celle de Stendhal. Celle, du moins, qu’il tente de clarifier autant pour lui-même que pour ses lecteurs et retravaille difficultueusement au prix d’une double contradiction : contradiction avec ses positions antérieures qui, dans Lucien Leuwen notamment, foudroient sans appel la France bourgeoise de Juillet, positions singulièrement amodiées ici, contradiction avec des options politiques et sociales affichées qui portent Stendhal au républicanisme mais sans qu’il lui soit possible de se rencontrer avec les principes démocratiques qui sont à la base de ce régime.
Il y a loin du classique Grand Tour qui, au XVIIIe s., initiait les élites européennes à la sensibilité au patrimoine culturel à la version qu’incarne Philippe L***. Naguère réservées aux âmes aristocratiques qui, elles, savaient les apprécier en une intime communion, ces jouissances supérieures sont désormais dénoncées par Stendhal comme l’apanage de la plate espèce bourgeoise. Il n’est à ce titre en rien innocent que, aux antipodes de cette élite distinguée, Philippe L*** appartienne à la marchandise, quand bien même il est un héros stendhalien, c’est-à-dire fait d’une pâte singulière et sensible qui l’isole de ses semblables, c’est-à-dire aussi pétri de contradictions qui le mènent, lui qui ne déteste rien tant que ce que Désiré Nisard appelle les « voyageurs de livret » (Mélanges, 1838) – entendons ceux qui répètent à l’envi leur guide en un psittacisme servile et satisfait – à en écrire un lui-même mais un qui, comme de juste, inverse tous les présupposés du guide conforme.
L. L.