Causerie de Madame Gisela Moinet
5 octobre 2005
« Stendhal et le public »
Avant de devenir romancier, Stendhal a rêvé de devenir un jour un grand auteur de théâtre. Dès la première fois qu’il va au théâtre de Grenoble — il voit Le Cid — Henri Beyle devient un spectateur attentif et enthousiaste qui est fasciné par l’ambiance du spectacle où le public manifeste sa volonté. Frémissements ou cascades de rires, l’enfant les partageait avec une salle de théâtre en délire.
Arrivé à Paris, entre 1802 et 1806, le jeune Henri Beyle perfectionne sa connaissance du public au Théâtre Français et ceci dans une double perspective : il devient le témoin des succès qui alternaient avec les chutes les plus foudroyantes. De ces débordements du public, Henri Beyle tire une double leçon : le désir d’un succès triomphal qu’il souhaitait ardemment se trouve doublé par la peur d’un échec fracassant. Devenu auteur dramatique, à partir de 1803 il travaille à sa comédie Les deux Hommes / Letellier. Henri Beyle se met alors à observer le public pour en tirer les premières leçons sur l’art d’écrire : « les compliments du Métromane plaisent au parterre, aujourd’hui 21 floréal, et ce parterre était, ce me semble, composé de l’heureux petit nombre. Ils me plaisent à moi-même ». Et il se promet de « répandre ce vernis à pleines mains » sur les personnages de la comédie Les deux Hommes qu’il est en train d’écrire. « Toujours avoir l’œil rivé sur le spectateur », se recommande-t-il, un an plus tard, en marge de Letellier, le 7 avril 1805. « Choisir mon public », telle est désormais sa devise, mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Pendant ses années d’apprentissage qui devaient, pensa-t-il, lui permettre de devenir un grand auteur de théâtre, Henri Beyle se rend compte, progressivement, que le monde du théâtre est manipulé par le pouvoir. Le succès d’une pièce ne dépend pas du génie mais de toutes sortes de paramètres. Cabales dans les coulisses, influence des journaux, manipulation politique, censure : autant d’ingrédients dont Henri Beyle découvre, peu à peu, la triste réalité.
Le temps passe. Après quelques années passées dans l’armée de Napoléon et un séjour de sept ans en Italie, Henri Beyle se retrouve, entre 1821 et 1830, à Paris. Entre-temps, Henri Beyle est devenu un écrivain, mais cherche encore sa voie. L’Italie lui avait ouvert le cœur au romanticisme européen mais le retour en France le déçoit profondément. C’est avec une grande amertume qu’Henri découvre la situation littéraire en France, qu’il ne cesse de stigmatiser pour « charlatanisme littéraire ». Le théâtre, tragédie et comédie confondues, est pris dans l’étau de la politique.
Henri Beyle reste néanmoins un spectateur assidu du Théâtre Français. D’un côté parce qu’il guette, dans le public, la moindre étincelle qui pourra annoncer la « révolution du théâtre » qu’il souhaite ardemment, d’autre part parce qu’il est devenu, depuis 1822, le chroniqueur de quelques revues anglaises, dans lesquelles il rend périodiquement compte de la situation du théâtre en France. En termes précis et parfois véhéments, d’une plume sûre, Henri Beyle dessine le portrait moral du théâtre en perte de vitesse. Soucieux de donner aux lecteurs des revues un portrait complet de la situation, il s’en prend surtout au public, accusant « la censure dramatique, la sottise des gentilshommes du roi et le goût pédantesque du public ». Sous son pseudonyme d’écrivain Stendhal, il publie les deux brochures Racine et Shakespeare en 1823 et 1825. « Une grande révolution théâtrale se prépare en France », écrit-il dans l’un des articles anglais en 1823, mais ses espoirs restent vains. En février 1830, Hernani, drame de Victor Hugo, est un triomphe fracassant au Théâtre Français. Stendhal, profondément marqué par le mouvement romantique, s’est mis à écrire Le Rouge et le Noir.
Le fait de devenir romancier n’avait pas éteint l’amour du théâtre chez Stendhal. En 1835, en relisant Le Rouge et le Noir, il constate, avec mélancolie, que certaines scènes du roman auraient été plus abouties si elles avaient été jouées par Mlle Mars et Frédérick Lemaître. Le public joue un rôle important dans ses romans où il devient un thème central. Mais il se retrouve surtout dans le désir de transformer ses lecteurs en spectateurs. Comme si, en s’adressant à un public de rêve, Stendhal avait voulu, à travers ses romans, présenter le spectacle d’une pièce qu’il n’a jamais pu — ou voulu — écrire. Nous terminerons par une citation d’un article que Stendhal a écrit en 1836 :
« Et l’auteur comique, à peine âgé de trente ans, et qui a eu le malheur de perdre sa mère en naissant, ne pouvant plus essayer d’amuser un public dont la moitié siffle le personnage de Dorante, et l’autre moitié M. Jourdain, en est réduit à écrire la comédie-roman, ou bien la comédie de Goldoni, celle qui s’exerce sur les bas personnages, ou, enfin, des romans tout court. Dans ces derniers, du moins, il n’a affaire qu’à un spectateur à la fois. Mais la littérature perd ses effets admirables de la sympathie réciproque dans un auditoire agité de la même émotion, et, de plus, tous ses chefs-d’œuvre seront illisibles en 1860 »
G. M.