Causerie de Monsieur François Vanoosthuyse

1er février 2006

 

« Stendhal nord / sud : les paradigmes de la représentation de l’Italie »

 

 

            L’Italie que Stendhal a connue est un pays conquis et appauvri. Les rapports entre sud et nord se sont inversés depuis longtemps lorsqu’il passe les Alpes dans les rangs d’une armée de conquête : l’Italie n’est plus que dans le souvenir des Européens la patrie de la modernité philosophique, scientifique, technique, militaire, artistique. Ces valeurs-là sont désormais plutôt nordiques, tandis que l’Italie est, comme la représentent Rousseau, Goethe, Stendhal lui-même, et bien d’autres, le pays de la mélodie, du chant, de la sensibilité, de l’amour, des belles femmes et des beaux paysages.

            Cette Italie n’est donc pas non plus un jardin secret : c’est le plus important patrimoine européen, que toute l’Europe se partage. Elle est occupée militairement, administrée, réformée, avec la coopération d’une partie de ses élites. Son sol est fouillé, ses trésors artistiques sont inventoriés. Ils sont saisis par l’armée et l’administration françaises et rassemblés au Louvre (Stendhal participe à leur inventaire), exposés à toute l’Europe à partir de 1802, puis rendus en 1815 ; mais ce passage des œuvres d’art par le Musée Napoléon constitue une rupture essentielle dans l’histoire de leur réception et par conséquent dans l’histoire du mythe italien. Stendhal participe directement et activement à l’invention de cette Italie publique, patrimoniale et muséale. La diffusion dans toute l’Europe des gravures de Morghen et d’autres, dont Stendhal fait de nombreuses acquisitions dans tous les pays où il passe, à toutes les époques de sa vie, jusqu’à en glisser dans le manuscrit de sa propre autobiographie, fait entrer les chefs-d’œuvre de l’art italien dans l’âge de leur reproduction mécanisée. L’Italie est aussi, depuis longtemps déjà mais de plus en plus abondamment, visitée par des touristes venus, en particulier, d’Angleterre et d’Ecosse, de France, des pays germaniques et des Etats-Unis. Ils y achètent des villas, des palais, des terrains, des œuvres d’art. Une économie touristique se met en place, autour des paysages, des ruines, des œuvres d’art, des opéras et des courtisanes.

            La beauté, la passion italienne, toute la topique érotique italienne du romantisme européen, n’est pas sans rapport avec l’orientalisme, avec l’odalisque ; la figure de cette femme italienne foncièrement différente, cloîtrée et sauvage, d’une religiosité archaïque et d’une énergie révolutionnaire, doit être envisagée sur le fond des rapports de force et de fascination entre nord et sud. L’Italiana in Algeri et Il Turco in Italia, opéras patriotiques, montrent sur le mode bouffe comment de braves Italiennes tirent leur épingle du jeu dans leurs rapports embrouillés avec de riches étrangers éperdus de désir. Ces rapports entre nord et midi sont d’autant plus intenses et intéressants que les Italiens, et Stendhal le montre fort bien dans Rome, Naples et Florence par exemple, sont de plus en plus ouverts aux objets, aux idées et aux littératures du nord : Shakespeare, Ossian, Scott, Byron sont à la mode en Italie et constituent la base d’une réinterprétation de leur patrimoine artistique et naturel par les Italiens eux-mêmes et surtout par des artistes comme Stendhal, Delacroix ou Turner.

            La représentation de l’Italie chez Stendhal met en jeu une série de paradigmes qui s’originent clairement dans ce contexte des relations entre l’Italie et le nord. Le premier est celui du rêve italien, du « paysage italien » qui, dans les traditions littéraires et picturales du nord, n’a peut-être d’italien que le nom, ou du moins fonctionne de manière métonymique plutôt que référentielle. La micro-description stendhalienne fonctionne, comme les paysages italiens de Wouwermans ou du Lorrain, sur la base de quelques signes signifiant puissamment l’Italie, terre antique et terre de voyage : un soleil accablant, un contre-jour, un morceau d’aqueduc, une route poussiéreuse, un vieux paysan, un pin parasol, un horizon bleuté, des collines, sont autant d’éléments qui suffisent à signifier l’Italie. Un second paradigme, plus foncièrement fantasmatique, plus spécifiquement anglais aussi, mais dont le mode de fonctionnement est voisin du premier, associe mécaniquement l’Italie à la thématique du château fort et des rochers abrupts, du cloître et du moine, des fantômes et du poison. Le paysage italien de Géricault, qu’on peut admirer au Petit Palais, et la plupart des Chroniques italiennes de Stendhal, relèvent de cet imaginaire gothique de l’Italie.

            Le paradigme exotique, tout à fait fondamental, se présente différemment puisqu’il pose au contraire l’Italie et le peuple italien (hommes et femmes) comme des objets radicalement autres, comme des inconnues échappant à toute norme nordique. Le peuple italien, que le touriste ne fréquente jamais directement mais qu’il observe à distance, ou dont il entend parler dans les salons aristocratiques où il se rend en compagnie d’autres étrangers, est un personnage de conte évoluant de l’autre côté d’une double frontière, sociale et nationale, le héros d’anecdotes tragiques, improbables et cependant typiques, à faible contenu politique mais à fort contenu émotionnel, et d’une grande plasticité. Le lieu le plus caractéristique de cet orientalisme italien est cependant l’opéra, ses décors, ses ambiances, son fumoir, son public, ses beautés. La Chartreuse de Parme se distingue des autres romans de Stendhal par ce parti pris exotique et typisant.

            Mais la vision stendhalienne de l’Italie intègre également le paradigme patrimonial et muséal, descriptif et évaluatif, historiciste et analytique, qui tranche sur la tendance au paysage, au panorama, à la rêverie, ainsi que sur la fascination orientaliste, et transforme le livre de voyage en fragment d’encyclopédie et quelquefois en cours de culture générale.

            Ces paradigmes se mêlent, et leur concurrence est ce qui rend si complexes, si passionnants et en même temps si difficiles à cerner les textes de Stendhal sur l’Italie.

 

F. V.