Causerie de Monsieur Christof Weiand
11 mai 2005
« Stendhal lu par Simone de Beauvoir : le romanesque du vrai »
L'essai de S. de Beauvoir intitulé « Stendhal ou le romanesque du vrai » est un hommage au féminisme stendhalien. Sa position même à l'intérieur de la partie des « Mythes » du Deuxième Sexe sert de leçon. Stendhal vient en dernier après Montherlant, D.H. Lawrence, Claudel et Breton. Le plus ancien est le plus moderne, le plus prometteur quant à la relation entre les sexes. Cette valorisation est en même temps l'apologie du couple amour-passion. Le chapitre de Beauvoir sur Stendhal est fort élogieux. C'est un feu d'artifice rhétorique où vont de pair la sensibilité, le sens de l'analyse et de la poésie. Il est en petit ce que l'ensemble du Deuxième Sexe est en grand : le rappel des « vraies fins de l'existence » (DS, I, 387), de la « destinée propre » (DS, I, 387) de tout un chacun, de « la reconnaissance réciproque » (DS, I, 387) des sexes.
Le texte, lui, évolue en fonction de trente citations tirées de l’œuvre de Stendhal. En voici quelques données. Beauvoir tire ses citations : une fois de Lamiel et de Mina de Wanghel, deux fois des Souvenirs d'égotisme, cinq fois de Lucien Leuwen, cinq fois de la Chartreuse de Parme, six fois de la Vie de Henry Brulard, dix fois de De l'Amour. Quelles sont dans ce contexte les héroïnes préférées ? La fréquence même nous instruit : Simone de Beauvoir revient neuf fois sur Mme de Rênal et cinq fois sur Mathilde de la Mole du Rouge et le Noir, neuf fois également sur Mme de Chasteller, deux fois sur Mme Grandet et une fois sur Mme d'Hocquincourt de Lucien Leuwen, elle focalise l'attention huit fois sur Clélia Conti et quatre fois sur la Sanseverina de la Chartreuse de Parme. A côté des personnages de fiction, elle place des femmes réelles telles que Matilde Dembowski, Mélanie Guilbert, Angela Pietragrua et d'autres encore qui ont peuplé la vie de Stendhal. On devine que toutes ces femmes - exception faite de la mère de Henri Beyle dont elle ne parle pas - forment la figure emblématique de la Femme chez Stendhal.
De quelle nature est cette figure? Le noyau féministe se résume en ceci : la « situation » de la femme dans la société moderne ne favorise ni son authenticité, ni son autonomie, ni sa liberté. La femme est victime d'une civilisation hypocrite où domine le mâle. Privé de l'acte qui le définirait, le sexe féminin vit dans l'ennui, le vide, la perte de sens. L'anthropologie littéraire de Stendhal déconstruit cette image. C'est le « romanesque du vrai » beyliste qui ouvre la voie à des valeurs plus authentiques : l'égalité, la passion, le bonheur. Le romanesque du vrai est au service du « moment extrême de la liberté » (383). Et Stendhal de guetter ce moment et de découvrir la femme qui « se réalise comme un absolu » (DS, I, 385). La révolution féministe dont témoignent ses romans est la revanche que prend le romancier sur la société. Par le biais de la métaphorique de la lumière et des ténèbres le lecteur de Beauvoir est amené à associer la situation de la femme, chez Stendhal, à la chute du siècle des Lumières dans l'obscurantisme restaurateur. La Femme chez Stendhal, c'est bien « le cœur généreux cherchant son chemin dans les ténèbres » (DS, I, 382) et Mathilde de la Mole dans ses meilleurs moments représente « l'ardente quête des vraies raisons de vivre à travers les ténèbres de l'ignorance, des préjugés, des mystifications, dans la lumière vacillante et fiévreuse de la passion » (DS, I, 385).
Le sous-texte des excellentes pages de Beauvoir, surtout quand elles rappellent Alain (Stendhal, 1935), évoquent un grand absent : Sartre. Et ceci à tel point que la question s’impose de savoir pourquoi Sartre n'a pas écrit sur son écrivain préféré. Sartre, selon Michel Contat, se sentait trop identique à Stendhal. Une espèce de sur-identification aurait pu compromettre la froide analyse. À sa place Beauvoir prend la plume. Elle parle de ce qu'elle aime. De Stendhal, de la femme, de Sartre, « ce Sartre idéal » qu'elle cache « sous la figure de Stendhal ». Évidemment, d’autres noms – Bardèche et Maurois par exemple – seraient à mentionner comme sources d’inspiration. Mais passons rapidement du côté de la réception du Stendhal beauvoirien qui commence dès la deuxième partie du Deuxième Sexe où Beauvoir s'arrête quatorze fois sur notre auteur, son œuvre, ses héroïnes. L’idée principale en est que, chez Stendhal, les femmes « aident l'homme à accomplir sa destinée » (DS, I, 393), conclusion que Julia Kristeva contestera résolument dans ses Histoires d’amour en affirmant : « ses héroïnes ne sont pas des partenaires dont l'altérité permet aux héros de s'accomplir ». Au bout des pages de Kristeva le propos du « romanesque du vrai » est mis en question par le concept psychanalytique de la femme comme « idéal fantasmatique ».
Stendhal entre Simone et Julia. En fin de compte, le lecteur assiste à un jeu d'affirmations chez Beauvoir et de négations chez Kristeva. L'affirmation d'un Stendhal féministe s'enchante peut-être trop à la vision du couple heureux. Sa négation, cependant, anticipe sur l'homme athée et angoissé à la Georges Bataille, digne objet d’analyse faisant suite, dans la monographie de Kristeva, à Stendhal.
L'histoire de la réception de Stendhal icône du Deuxième Sexe est étrangement restreinte. Elle est inexistante, en apparence du moins, chez Ellen Constans qui, en 1983, date aussi de la parution des Histoires d'amour de Julia Kristeva, publie un article instructif sur le sujet (« Au nom du bonheur. Le féminisme de Stendhal », Europe, n°652-653, 1983). Selon E. Constans, le féminisme de Stendhal n'est pas un a priori. Sa portée varie « selon que l'on privilégie De l'Amour ou les romans et nouvelles ». A l'idéologie féministe ne correspondent pas toujours « les sens portés par l'écriture et les structures romanesques ». Et Constans de proclamer un « romanesque hyperbolique » qui est « porteur d'un sens féministe car il valorise la capacité d'action » d'où jaillirait la liberté. Et Simone de Beauvoir qui lui a fourni tant d'idées ? Elle n'est même pas mentionnée.
Que faut-il conclure ? Le discours beauvoirien s'insère dans la tradition de la critique stendhalienne dominée par des intérêts philosophiques dont, au cours des années 40, Alain est le représentant. Ce discours vise la vérité quelque peu totalisante de la problématique du rapport des sexes à travers les structures esthétiques de l’œuvre littéraire. Toute vérité, Beauvoir l'a bien vu elle-même, est « ambiguïté, abîme, mystère » (DS, II, 635). C'est à la postérité de s'y essayer. La vérité du Stendhal féministe que propose Beauvoir est une mise en valeur emphatique et pleine d'esprit où éclatent le courage et l'optimisme. Cet optimisme enchanteur se conquiert au prix d'une vue partiale. Les lettres à sa sœur Pauline sont nettes : le féministe avant la lettre qu'est Stendhal, Beyle n'a pas su l'être. Simone de Beauvoir n'a aucun intérêt à déconstruire son idole. Ni l'homme, ni son écriture. Il représente, dans le sens de Max Weber, son idéal-type. Elle dialogue avec lui, elle lui prête sa plume, elle le porte aux nues. On admirera ce texte pour son art de la synthèse, son éloquence soignée, sa tension éthique.
C. W.