Causerie de Monsieur Yves Ansel
5 avril 2006
« Société et vie de cour dans La Chartreuse de Parme »
Il y a plus affaire à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres que sur autre subject : nous ne faisons que nous entregloser.
(Montaigne, Essais, III, 13)
Parce que La Chartreuse de Parme, communément considéré comme « le » sublime chef-d’œuvre de Stendhal, est devenu un livre classique croulant sous des tonnes d’interprétations, il n’est plus possible aujourd’hui de lire « l’histoire de la duchesse Sanseverina » avec des yeux innocents. Entre le lecteur bénévole et le roman se sont interposés de pesantes montagnes de commentaires qui interdisent désormais de lire « simplement » ce qui est écrit noir sur blanc.
Ce voile vient de très loin. En remontant aux sources, et en simplifiant beaucoup, on peut distinguer deux grandes lignées dans la réception critique de La Chartreuse. D’une part, les commentaires qui, à la suite de Balzac (1840), privilégient le côté réaliste de la fiction, cherchent des pilotis (Mosca, c’est Metternich, la cour de Parme, c’est…), etc. ; d’autre part, les commentaires qui, à la suite de Sainte-Beuve (1854), mettent en avant le côté « mascarade italienne ». Historiquement, c’est ce versant ludique qui l’a emporté — et de loin. A la suite de P. Valéry qualifiant le roman d’« opérette », M. Bardèche amplifie le cliché, et lui donne sa forme canonique : « Tout est épigramme […] on se croirait à Lilliput. On ne se fâche pas contre Lilliput, c’est tout simplement un autre univers » (Stendhal romancier, 1947). La paraphrase enchantée de M. Bardèche devait donner le ton de pratiquement toutes les lectures ultérieures, à commencer par celle de M. Crouzet qui a encore démesurément amplifié les gloses roses de M. Bardèche, et imposé le sidérant point de vue qui, à ce jour, fait autorité, à savoir que « l’histoire de la duchesse Sanseverina » serait une opérette à paillettes, une bluette, une chronique de fantaisie où la « politique devient ludique », un récit intégralement ironique : « Ce qui serait peut-être la définition de La Chartreuse : le roman qui plonge le lecteur dans l’euphorie du non-sérieux de tout, dans un état d’a-pesanteur morale ou intellectuelle » (Rire et tragique dans "La Charteuse de Parme", Eurédit, 2000, p. 80).
L’ article de Richard N. Coe, « La Chartreuse de Parme, portrait d’une réaction » (Parme, 1987) a invalidé toutes ces lectures qui font l’impasse sur la peur, sur la tour infernale (mais il est vrai que les commentateurs, oubliant tous les autres prisonniers qui meurent dans cette tour, n’ont d’yeux que pour « la prison heureuse » de Fabrice…), sur les coulisses du despotisme, sur l’irrésistible ascension de Rassi et la face sombre de Mosca (alter ego de l’infâme Rassi, la voix de son maître, l’allié objectif du tyran, non mécontent assassin de quelque « soixante et tant de coquins »), etc., mais dans l’euphorie reçue des commentaires (qui copient les uns sur les autres, qui s’entreglosent et reproduisent donc sans cesse mêmes scies et cécités), cet admirable « portrait d’une réaction » est resté lettre morte. Il suffit de parcourir les plus récentes éditions courantes de La Chartreuse pour constater que la couleur de Parme serait… le rose.
Que La Chartreuse de Parme soit un roman du bonheur et de l’esprit, que « l’histoire de la duchesse Sanseverina » relève plus du roman picaresque, de la Littérature (ce « roman des romans » est plein d’autres romans) que du roman réaliste, que l’Italie de Fabrice soit une chimère, une Italie de rêve, d’opéras et de fantaisie, sans doute, sans doute. Incontestablement, ce roman « de bonne compagnie » qu’est La Chartreuse donne des armes aux tenants d’une lévitante lecture apolitique, poétique, amorale, déréalisante, thématisante, esthétisante, etc. Cela clairement admis, reste que Stendhal n'est pas niaisement tombé dans le roman rose quand, comme Rousseau, il a imaginé une histoire et des « personnages selon son cœur ». Lorsqu’il décrit la cour de Parme et ses courtisans, l’auteur du Rouge et de Leuwen laisse sa griffe, et ce « roman italien » n’est pas moins politique que les réalistes « romans français ».
Gina et Mosca peuvent bien jouer les stars, occuper le devant de la scène, ce ne sont pas eux qui tirent les ficelles, mais le prince et Rassi. La cour de Parme est un « jeu amusant » et un marigot puant. Le texte donne à voir la scène et les coulisses, la « partie de whist » et les dessous de cette partie de cartes. Et la plus subtile dénonciation de la société de cour, du factice et du sanglant de ces « règles du jeu », Stendhal nous la donne à éprouver par le biais d'un personnage clef : la Sanseverina. Tant que la duchesse est du bon côté, tant qu'elle tire profit du jeu des faveurs, Gina s'amuse, ne pense rien, ne voit rien (« quel aveuglement ! », se dira-t-elle un peu tard, chapitre XVI) ; frivole, elle folâtre et batifole : la forteresse, c'est un monument à visiter et l'assurance d'un air vivifiant, un innocent « savant » emprisonné (pour préserver l'incognito de son neveu), c'est une « petite injustice » très plaisante, la vie de cour un « jeu attachant », etc., etc. L'incarcération de Fabrice modifie radicalement la perspective. Trompée, meurtrie, brutalement privée de liberté de manœuvre, ravalée au rang d’« esclave », de « fidèle sujet » d'un despote qui la tient à sa merci et peut la terroriser comme bon lui semble, la duchesse alors comprend, et c'est l'extraordinaire strip-tease politique du chapitre seize où la duchesse appelle un chat un chat et le prince un tyran. Le souverain et ses « ministres » se retrouvent nus : Parme devient un « cloaque infâme », la citadelle « l'antichambre de la mort », une « tour infâme », Ranuce Ernest IV un « tigre » despotique, Rassi un « infâme bourreau », et le comte Mosca un vil courtisan, une « âme vulgaire »... Le malheur ne rend pas seulement lucide, il rend également impossibles l’ironie, l’ambiguïté, la légèreté, le comique, le jeu, l’esprit, etc. L’incarcération de Fabrice, qui met la duchesse aux abois, signe la « fin de partie ». Cette lucidité soudaine de la duchesse, c'est celle du narrateur qui étale le jeu, qui montre toutes les cartes, tous les tenants et les aboutissants du régime despotique. Il suffit de lire : La Chartreuse de Parme aussi est « rouge » et « noire ».
Y. A.