Causeries 2010

Causerie de Mme Yvette Formery

6 janvier 2010

« Alain lecteur de Stendhal »

[La causerie commence par la lecture des vœux d’Alain aux lecteurs de la Dépêche de Rouen, il y a un siècle, le 6 janvier 2010].

Emile Chartier, dit Alain, fut une sorte d’avatar des philosophes de l’Antiquité. Ce n’est pas sur l’agora, ni sous les portiques, ni aux jardins d’Academos qu’il promène ses disciples et ses questions. Professeur à Pontivy, Lorient, Rouen puis Paris, à Condorcet et Henry IV, il exerce son métier avec originalité et conviction.

Humaniste, il confond souvent littérature et philosophie : « Je lis Hegel comme un roman ». Il admire romanciers et poètes comme en témoigne « le déjeuner chez La Pérouse » organisé par H. Mondor pour qu’Alain rencontre « le Poète » : Paul Valéry. Stendhal n’est pas porté vers la philosophie classique : il connaît mal Platon, parle de Kant de façon superficielle. Quant à ses philosophes préférés, Helvétius, Destutt de Tracy, Bentham, Hobbes et Cabanis, ce ne sont pas les penseurs admirés par Alain.

Alain dit avoir lu plus de vingt fois Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. C’est en 1935 qu’il publie chez Rieder un Stendhal, en même temps qu’un « En lisant Balzac ». Il dit de Balzac qu’il a fini par le mettre au premier rang, « mais Stendhal, poursuit-il, je l’aime ». « Je l’aime romanesque et jeune comme il est dans Julien, dans Fabrice, dans Branciforte ».

Ce qu’ils ont en commun c’est la volonté d’indépendance du penseur par rapport à la société qui l’entoure. Ne pas saluer les importants. Ils préfèrent au personnage soumis à l’opinion commune l’égotiste impénitent. Alain souligne cette parenté (dans L’Histoire de mes pensées) : « il y a du bonheur dans l’éloge que j’ai publié de cet auteur mais aussi une sorte de confession de sentiment et d’humeur qui sont un peu trop l’indomptable moi. Au reste, je l’ai dit, que les stendhaliens sont insupportables. On bat les buissons à chercher le grand secret de Stendhal. Pour finir, on l’aime ». Alain va s’engager plus loin, il répond à la critique qui veut que les personnages de Stendhal soient immoraux. « Et que me fait le Prince de Parme ? Il n’y a point de justice à l’égard du tyran. Les règles extérieures de la morale, je m’en moque ». Alain se réjouit d’avoir un tel semblable. « Ses dieux, dit-il, sont le courage, l’honneur, l’amour, l’amitié ! » C’est ce qui fait la différence avec les mauvais écrivains. « Tous vos jeunes auteurs ne savent rien. Ils ont vu les choses et les hommes comme un touriste voit un lac : il faut pêcher dans le lac et bien des années ».

La première partie du Stendhal d’Alain décrit son incrédulité. « Il n’y a point d’homme qui ait pensé plus fortement que Stendhal contre le jésuite. » Il aborde ensuite l’honnêteté de Beyle qu’il faut partager. « Il faut passer du côté de Julien, sans quoi on serait méprisé par une partie de soi » « Tout est secret dans la vraie grandeur ». Ses qualités d’honnête homme se retrouvent dans la peinture de l’amour. La cristallisation ne cesse de faire du bonheur. L’idéal n’est pas une tendresse fidèle mais un orgueil fidèle à soi et à son serment.

Alain s’enthousiasme même pour le poète qui est en Stendhal « la possession, le lac, le bruit lointain des rames, qui ne se souvient de ces pages proprement ravissantes ? »

Dans l’œuvre d’Alain, on pourrait trouver toute une philosophie du style. Il préfère les écrivains qui pensent que le langage commun est un moyen suffisant d’expression. « C’est l’instrument qui permet d’improviser. » Il pose la question suivante : « Comment Stendhal avec sa prose si nue, s’envole-t-il si haut ? » Dans Stendhal, à l’opposé de Balzac, il n’y a rien de trop. Le bonheur de lire s’accompagne du bonheur d’admirer.

Alain sait s’immerger dans l’œuvre. Il emprunte le « tempo » de l’auteur, comme dit Du Bos. « Les premières pages de La Chartreuse m’emportent comme le plus beau chant d’Homère ». « Je cours avec Julien, je suis lui » (Propos du 20. 12. 1928). « Je suis Stendhal de près : mes pas dans ses pas. »

Comme Paul Valéry dans sa Jeune Parque dépasse tous les psychologues, Stendhal dépasse les philosophes : « Près de ce souverain pensant, j’avoue que les philosophes, ces arrangeurs, souvent me font rire ».

C’est peut-être là, dans ce vaste monde de la littérature et de la philosophie – sans exclusion ni frontières inutiles – qu’on pourrait lire entre les lignes, en dépit de nos désespoirs quotidiens, cette affirmation d’Alain que ne renierait sans doute pas Stendhal : « comme la fraise a le goût de la fraise, la vie a le goût de bonheur ».

Y. F.

Causerie de M. Pierre Pellissier

3 février 2010

« Stendhal et Mérimée »

Le conférencier, à propos des relations qu’ont entretenues Stendhal et Mérimée, s’est interrogé sur la réalité d’une amitié, existante certes, mais peut-être plus superficielle qu’il n’y paraît.

Qu’il se soient connus dès 1821 chez Stapfer, ou l’année suivante chez Joseph Lingay, ne change pas grand-chose à l’affaire : vingt ans les séparaient et, au premier abord, le jeune Mérimée a déplu à son aîné. Ce dernier l’a écrit d’ailleurs : « Ce jeune homme avait quelque chose d’effronté et d’extrêmement déplaisant. Ses yeux petits et sans expression avaient un air, toujours le même, et cet air était méchant. »

La littérature va les rapprocher. Leur vraie connivence naît, au début 1825, dans les salons où Mérimée lit son Théâtre de Clara Gazul. Stendhal entend ces textes étonnants. Il est enthousiasmé par la façon dont Mérimée brise la vieille règle des trois unités, qui entrave le théâtre classique. Il couvre d’éloges le jeune homme : « Si les efforts ultérieurs de l’auteur tiennent les promesses que laissent augurer ce premier essai, il est en bonne voie de racheter la littérature de son pays des défauts que nous sommes obligés, bien à contrecoeur, de lui adresser ».

Ils sont encore complices lorsque, dans l’entourage de Mme de Montijo devenue veuve, ils prennent en charge l’éducation de ses deux jeunes filles, Paca, qui sera duchesse d’Albe, et Eugénie, futur impératrice des Français. Stendhal leur enseigne l’histoire, essentiellement le règne de Napoléon, et Mérimée se charge du français.

Leur entente atteint des sommets dans la vie mondaine. Ils fréquentent les mêmes salons, où ils apportent leur ironie, leur fiel, les plus mauvaises plaisanteries. Au point que Mérimée redoute de se voir chasser de chez Cuvier, où Mme Cuvier et sa fille Sophie tolèrent de plus en plus difficilement ces deux garnements : « Ces dames sont devenues terriblement susceptibles ; quand on n’est pas confit en vertu et que l’on parle avec éloge de tout ce qui est passionné, on est un don Juan, un fanfaron de méchanceté. […] Je regrette d’avoir été présenté dans cette maison par Beyle, car il m’a chargé de sa mauvaise réputation, et j’ai bien assez de la mienne. »

Plus tard, une manière de désaffection éloignera les deux hommes l’un de l’autre. C’est la conclusion d’un voyage fait en commun en Italie. Mérimée agace Stendhal qui le surnomme « Academus » et Stendhal irrite Mérimée par les cours magistraux qu’il prodigue devant la moindre ruine antique.

Les liens se distendent. Les séjours de Stendhal à Civita-Vecchia n’expliquent pas tout. Puis Stendhal disparaît. Mérimée veut écrire sur son ami ; il n’y parvient pas. Il mesure sa méconnaissance et ne s’en cache pas : « Personne n’a jamais su exactement quels gens il voyait, quels livres il avait écrits, quels voyages il avait faits. » Stendhal, il est vrai, n’a rien laissé qui puisse aider Mérimée. Il a même passé sa vie à camoufler son passé, son présent, ses emplois, ses amours, ses œuvres…

Mérimée s’entête et ainsi paraît, presque clandestinement, en 1850, une courte brochure de vingt pages. Le titre est étrange ; il se réduit simplement à deux initiales : H. B.

Leurs amis s’interrogent beaucoup sur cette étrange brochure anonyme, où la plupart des noms sont laissé en blanc. Mérimée avancera une seule explication, bien courte à la vérité : « Nous nous étions engagés réciproquement à nous faire une oraison funèbre, l’un ou l’autre et à nous dire nos vérités posthumes ».

P.P.

Causerie de M. François Pichot

10 mars 2010

« Nietzsche lecteur de Stendhal, ou Stendhal éducateur »

Stendhal a été pour Nietzsche un éducateur, autant et même plus peut-être que Schopenhauer. C’est ce qu’il laisse entendre à maintes reprises, par exemple dans Par delà bien et mal : « Henri Beyle, cet extraordinaire précurseur qui parcourut à une allure napoléonienne, en veneur et en découvreur, l’Europe de son temps, et plusieurs siècles de l’âme européenne : il a fallu deux générations pour le rattraper tant bien que mal, pour deviner après lui quelques-unes des énigmes qui le tourmentèrent et le ravirent, cet étonnant épicurien, ce point d’interrogation fait homme, le dernier grand psychologue de la France… »

Nietzsche a découvert et lu Stendhal, semble-t-il, à partir de 1876. Il le lit pour la première fois lors du séjour à Sorrente, de l’automne 1876 au printemps 1877, guidé dans ses lectures par son ami Paul Rée. Les premières traces écrites se trouvent dans quelques fragments posthumes de 1879. Nietzsche relit ensuite Stendhal vers la fin 1880 lorsqu’il est en train d’élaborer sa théorie des instincts, et la première mention officielle est dans le paragraphe 95 du Gai Savoir (1882) ; puis il reprend ses lectures, en faisant de nombreuses citations dans ses carnets, en 1884, tandis qu’il prépare Par-delà bien et mal où il lui fait l’hommage de reprendre littéralement sa définition du philosophe (§ 39). Désormais, Stendhal fait partie des auteurs que Nietzsche considère comme des compagnons (avec Thucydide, Machiavel, Emerson). De l’œuvre de Stendhal, Nietzsche a le plus goûté sa correspondance, ses récits de voyage et Le Rouge et le Noir.

La lecture de Stendhal correspond donc aux quinze années les plus fécondes dans l’œuvre de Nietzsche, notamment la décennie 1880 qui voit paraître tous ses chefs-d’œuvre, du Gai Savoir à L’Antéchrist, en passant par Ainsi parlait Zarathoustra. Qui plus est, il commence à le lire en 1875-1876, c’est-à-dire précisément au moment où il essaie de s’affranchir de l’influence conjointe de Wagner et de Schopenhauer. Son influence est donc indéniable et profonde. Ce sont d’ailleurs des écrivains (Stendhal, Goethe, Emerson, Dostoïevski), ou des historiens (Burckhardt), ou des musiciens (Bizet), et non des philosophes, qui influencent le plus durablement Nietzsche, peut-être justement parce que ce dernier veut s’affranchir de toute une tradition philosophique qu’il juge idéaliste, mensongère et nihiliste.

C’est d’abord l’anatomie du cœur humain proposée par Stendhal qui enthousiasme Nietzsche. Nietzsche réhabilite la passion, contre toute une lignée de philosophes valorisant la raison, et tout ce qu’il écrit sur la passion s’inspire très certainement de Stendhal. Ce que Stendhal appelle « énergie », n’est-ce pas justement ce que Nietzsche appellera « volonté de puissance », Wille zur Macht ? Un deuxième concept, au cœur de la philosophie nietzschéenne, a pu se nourrir de réflexions ou de personnages stendhaliens : celui du surhomme, Übermensch. Par comparaison avec les âmes de feu, les surhommes ou les « esprits libres », pour employer un autre terme nietzschéen, le XIXe siècle paraît pour nos deux auteurs, bien terne, bien vil, bien bas, « humain, trop humain ». Il s’agit par conséquent, pour l’un comme pour l’autre, d’être inactuel, intempestif, de retrouver dans le passé des moments et des figures de l’énergie. Nietzsche va chercher cet inactuel dans l’Antiquité grecque bien sûr, étant donné sa formation en philologie classique, mais aussi, comme chez Stendhal, dans la Renaissance (chez César Borgia, par exemple), ainsi que dans la figure de Napoléon.

Formellement également l’influence de Stendhal semble grande. On trouve d’abord dans les écrits de Nietzsche un grand nombre de termes, souvent en français, venant plus ou moins directement de Stendhal, notamment « petit fait vrai », « amour-passion », mais aussi l’expression « gai savoir » qu’il a lue dans les Mémoires d’un touriste. Le rapport au lecteur est également le même chez les deux auteurs, qui écrivent pour un lecteur choisi. Comment ne pas penser ainsi à Stendhal, lorsque Nietzsche écrit, dans Ecce homo : « (…) je ne suis pas encore à l’ordre du jour : il en est qui naissent posthumes… (…) ». L’écriture de Nietzsche, après les Inactuelles, est de plus en plus aphoristique. Or l’écriture rapide et dense de Stendhal, toute en style coupé, proche des écrivains des Lumières bien plus que de l’écriture romantique, a pu fasciner Nietzsche. C’est que pour Nietzsche comme pour Stendhal, le sujet surmonte le disant. Dès lors, écrire sera avant tout suggérer. « (…) je préfère mes pensées en points de suspension aux pensées que j’ai rédigées. », écrit Nietzsche dans un fragment posthume (XI, 34 [147]). C’est ce que dit Stendhal dès 1805 dans son Journal : « Journée délicieuse. J’en gâterai le plaisir en le décrivant. »

Stendhal est donc éducateur en matière d’anatomie du cœur humain et en matière de style ; il est aussi un instrument de pensée qui permet à Nietzsche d’être inactuel. Stendhal va être éducateur pour penser autrement que son temps : non seulement contre l’idéalisme à la Kant, ou contre ce qu’il appelle « la névrose nationale » (sic, en français dans le texte, dans Ecce homo), ou le « chauvinisme » (sic, en français dans le texte dans Le Gai Savoir) mais aussi contre le romantisme de son temps, caractérisé par un pessimisme morbide et nihiliste. Stendhal appartient, selon Nietzsche, à la même famille que Voltaire, à qui est dédié Humain trop humain, un siècle après la mort du philosophe des Lumières. Cette famille s’oppose à une lignée qui a pris le dessus au XIXe siècle, depuis Rousseau, avec Schiller, Kant, Sand, Sainte-Beuve, Eliot, Dühring, Hugo, tous les romantiques, « même les derniers esprits raffinés du romantisme, comme les frères Goncourt », écrit-il en 1887 dans sa correspondance. Cette lignée est celle du ressentiment plébéien, écrit-il encore, de la pitié, de la moraline. Or Stendhal, plus encore que Voltaire, ramène Nietzsche à la vigueur des moralistes et des classiques. Stendhal est donc classique, au sens où le définit Nietzsche : est classique celui qui est fondamentalement sain, alors que le romantique, c’est celui qui est malade.

Dans cette volonté de penser à rebours de son temps, dans cette volonté de retrouver la « grande santé » pleine de force et de surabondance de vie, on pourrait associer à Stendhal Georges Bizet qui, comme Stendhal et pratiquement dans les mêmes termes, va servir de machine de guerre contre Wagner et ses semblables, les romantiques. En effet, là où « Wagner est une névrose », (en français dans Le Cas Wagner, § 5), Bizet est une libération (§ 2) : « Cette œuvre (…) délivre (…). Elle vous emporte loin du nord brumeux, de toutes les vapeurs de l’idéal wagnérien. (…) Elle a gardé de Mérimée – et de Stendhal, pourrait-on ajouter – la logique dans la passion, la concision du trait, l’implacable rigueur », plus loin (§ 3) : « Commence-t-on à voir à quel point cette musique me rend meilleur ? Il faut méditerraniser la musique [sic, en français]. » Stendhal serait la même chose en littérature et dans le domaine de la pensée, un peu de cette Méditerranée.

Enfin, il n’est pas jusqu’à la vie de Stendhal et de Nietzsche qui ne présente bien des affinités, affinités électives, comme si Nietzsche trouvait en Stendhal son alter ego, un être au caractère similaire, ce qui n’est pas à négliger dans une philosophie centrée sur l’idiosyncrasie, la singularité des tempéraments. On pourrait multiplier les exemples, contentons-nous de dire que tous deux aiment les lacs et les montagnes, la musique de Mozart et de Cimarosa, que tous deux ont vécu une vie nomade et errante, et que jusque dans leurs œuvres les ressemblances sont troublantes : tous deux ont écrit leurs chefs-d’œuvre (La Chartreuse de Parme et Ainsi parlait Zarathoustra) dans l’ivresse de quelques jours d’extase.

Stendhal répond donc bien à la définition de l’éducateur, qui ouvre la troisième considération inactuelle : « Tes vrais éducateurs, ceux qui te formeront, te livreront ce qui est vraiment le sens originel et la substance fondamentale de ton essence, ce qui résiste absolument à toute éducation et à toute formation, quelque chose en tout cas d’accès difficile, comme un faisceau lié et rigide : tes éducateurs ne peuvent être autre chose que tes libérateurs ».

F. P.

Causerie de M. Yves Ansel

5 mai 2010

Stendhal,  lecteurs, « happy few » et démocratie

Au nombre des idées reçues attachées au nom de Stendhal figure en bonne place celle selon laquelle l’auteur de La Chartreuse de Parme aurait écrit pour les « happy few » et « le lecteur de 1880 ». S’il est vrai que Stendhal a désiré avoir un « heureux petit nombre de lecteurs », ce choix n’est ni premier ni le seul. Par ailleurs, l’illustre « lecteur de 1880 », lui, ne se trouve convoqué que dans la Vie de Henry Brulard. Deux constats de base qui invitent à reconsidérer d’abord le problème « du » lecteur chez  Stendhal.

Si les « happy few » sont continûment, et le plus souvent hors de propos, mobilisés, c’est que les commentateurs font comme si « l’animal » avait écrit un seul texte : « Le texte stendhalien, marges et bretelles comprises, est un. » (G. Genette). Le postulat d’un  « texte un » a de facto généré l’idée du « lecteur un ». Comme tous les textes de Stendhal se retrouvent amalgamés, tous ses lecteurs aussi ! Recto et verso d’une même erreur, « texte un » et « lecteur un » font naturellement la paire. Or Stendhal, écrivain polygraphe, n’a pas écrit, n’a jamais écrit « le texte stendhalien » (loc. cit.), mais des textes divers, éclatés, disparates ; Stendhal n’a donc jamais écrit pour « le » même « lecteur bénévole », décontextualisé, abstrait, virtuel. En conséquence, cet objet d’étude aujourd’hui fort à la mode : « le lecteur chez Stendhal » est un artefact, une chimère théorique aussi inexistante que « le texte stendhalien un ». Si donc l’on veut éviter de tomber ingénument dans les clichés éculés et ressassés sur « le lecteur stendhalien », mieux vaut commencer par ne pas oublier que « le lecteur stendhalien » n’existe pas parce que « le » texte stendhalien n’existe pas. Telle œuvre, tels lecteurs. En schématisant beaucoup, on peut, ou plutôt : on doit/devrait distinguer au moins cinq espèces de lecteurs :

1)    Le Journal, non destiné à la publication, est écrit for Dominique himself.

2)    Les Souvenirs d’égotisme (« A n’imprimer que dix ans au moins après mon départ… ») présupposent un lecteur relativement contemporain

3)    A la différence de l’auteur des Souvenirs d’égotisme, l’auteur de la Vie de Henry Brulard fait franchement le saut dans un futur éloigné ; l’écrivain, qui écrit pour être lu, qui envisage une publication posthume, se suppose lu en 1880 (ou 1935), et donc sait qu’il ne peut pas se figurer « le lecteur de 1880 » puisque celui-ci, produit d’une autre histoire, ne ressemblera pas au lecteur de 1835 : «  Ceci est nouveau pour moi : parler à des gens dont ignore absolument la tournure d’esprit, le genre d’éducation, les préjugés, la religion ! » « Ceci est nouveau pour moi » : je souligne, car ils sont légion les commentateurs qui ne voient pas les plus criantes différences, qui assimilent tout à trac le lecteur des romans, des voyages, des essais, du Journal, etc., alors que Stendhal, lui, sait que jamais encore avant la Vie de Henry Brulard (et jamais plus après), il n’a écrit pour « le lecteur de 1880 ». Stendhal sait ce que beylistes et stendhaliens n’ont pas vu, voulu voir : que le (trop) fameux « lecteur de 1880 » est statistiquement peu représentatif, que ce « lecteur de 1880 » infiniment cher au cœur des commentateurs (aucune analyse « lectorale » qui n’en fasse l’économie, qui n’en généralise étourdiment la présence n’importe où, dans n’importe quel texte signé Stendhal) est un hapax, est l’exception, pas la règle.

4)    Le très classique « lecteur bénévole » des romans, peu caractérisé, aseptisé, quoique contemporain Ce lecteur sensiblement abstrait, narrataire inscrit dans le texte, c’est évidemment le gibier de choix, le destinataire préféré de toutes les études narratologiques, de tous les textolâtres adeptes de la « lecture interne », « immanente ».

5)     Le lecteur contemporain, le lecteur « homme de parti » des écrits engagés (lettres, chroniques journalistiques, pamphlets, voyages, Vies, essais…) — de loin le lecteur le plus important, de très loin le lecteur le moins repéré, étudié. Les commentaires universitaires focalisent unanimement sur la sainte trinité des analyses « lectorales » — les « happy few », le « lecteur bénévole » et « le lecteur de 1880 » — au détriment des lecteurs contemporains pour lesquels a pourtant beaucoup écrit « l’animal », lecteurs bénévoles et malévoles dont l’étude précise reste en souffrance.

Cette première mise au point faite, venons-en au second aspect de la question : les “happy few” dans le siècle. Si la postérité a fait un sort si enviable aux « happy few », ce n’est nullement par hasard. Pourquoi les « happy few » ont-ils séduit à ce point ? Parce que Stendhal, avec ses mots à lui, était dans la mouvance du siècle, était en phase avec d’autre écrivains qui, eux aussi, méprisaient le peuple et voulaient n’écrire que pour leurs pairs, que pour un très « petit nombre ». Pour comprendre le succès posthume des « happy few », il faut recontextualiser la formule, la remettre dans le circuit du siècle. Et c’est alors que sa portée indissociablement esthétique et politique apparaît. Parce que le « lecteur ordinaire » est au XIXe siècle une espèce en voie d’apparition, tout au long du siècle, les écrivains vont plus ou moins explicitement amalgamer la montée en puissance du lecteur à l’électeur, à la reconnaissance et à la légalisation du suffrage universel, expression politique du droit à l’existence de « tous les hommes ». L’assimilation du lecteur à l’électeur est patente chez Stendhal. Rien de moins « esthétique » rien de plus politique qu’une telle optique. En clair, le recours aux « happy few » est le refus du profanum vulgus qui a maintenant voix au chapitre, qui peut désormais s’exprimer, « voter » en matière de culture.  Grand nombre ou « petit nombre », élections ou sélection, il faut « prendre son parti », et Stendhal ne balance pas : contre l’épicier ou le bottier, il opte pour « the happy few ». Dès les années 30, avant même la célèbre préface à Mademoiselle de Maupin (1835), Stendhal forge les clichés qui devaient traverser tout le siècle. A sa suite, tous les écrivains (Baudelaire, Flaubert, Leconte de Lisle, Barbey d’Aurevilly, Léon Bloy, Mallarmé, Villiers de l’Isle-Adam, Barrès…) hantés par la vulgarisation des « ouvrages de l’esprit », vont se faire gloire de tenir à distance le vulgaire, d’être des aristocrates de la plume. Stendhal, Flaubert, Mallarmé et leurs pairs ne cessent d’en appeler à un suffrage censitaire en matière esthétique ; cette parade destinée à refouler « le lecteur ordinaire » est une manière détournée, mais assez claire, de refuser la démocratisation de la société et du livre.

Ce que tout ceci prouve ? Que Stendhal, cet « animal » que l’on veut croire si original, est un écrivain pleinement de son temps, du XIXe siècle. Son mépris de  la « littérature industrielle », son culte de la différence (dont relève l’invention des happy few) témoignent moins d’un esprit « singulier » que d’une attitude très partagée dans le monde des lettres, et c’est la raison pour laquelle il fut découvert en 1880, non par l’opération du Saint Esprit, non par miracle,  mais parce qu’en 1880, précisément, à l’époque du symbolisme/décadentisme, la question de la publication (qui fait du livre un objet commercial, qui oblige à utiliser les « mots de la tribu », le langage commun propre au « colportage », au vil commerce, comme le souligne Mallarmé dans « Crise de vers »), du lecteur « choisi », « élu », « trié sur le volet », du lecteur unique (voir A Rebours ou Mallarmé) est plus que jamais à l’ordre du jour. Et comme Stendhal est le premier écrivain bourgeois à avoir écrit contre sa classe, contre M. Prudhomme et Homais, il n’est pas étonnant que Paul Bourget ou Barbey d’Aurevilly découvrent et célèbrent admirent ce pionnier qui leur ressemble comme un frère.

Y. A.