Causeries 2008

Causerie de M. Jacques Dubois

31 janvier 2008

« Stendhal : une sociologie romanesque »

Présentant son ouvrage Stendhal. Une sociologie romanesque (La Découverte, 2007), Jacques Dubois met en avant l’idée que toute actualisation des grandes œuvres du passé  passe par une activation du texte qui, dans le cas des romans de Stendhal, en appelle à : 1° une lecture neuve du projet social des héros ; 2° une mise en rapport inédite des registres du politique et de l’érotique ; 3° une réévaluation du rôle et de la place des personnages principaux.

Pour lui, les romans stendhaliens ne sont qu’en surface des romans de l’ambition. Face à la société bloquée de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, les héros ne tentent pas grand chose pour parvenir. Leur propos est d’obtenir d’autrui une reconnaissance personnelle pour autant qu’elle ne soit pas compromise par l’hypocrisie et le conformisme du milieu ambiant : avides de sincérité, ils recherchent cette reconnaissance dans le cercle intime de leurs tuteurs, de leurs amis et de leurs amantes : ce cercle par ailleurs fluctuant, Jacques Dubois le nomme « cercle des primitifs », d’un terme (« primitif ») employé dans La Chartreuse de Parme et qui s’exprime à la fois dans l’esprit de primesaut, l’effusion sensible et la générosité. Même un Octave de Malivert connaît ses moments de primitivité tandis qu’une Lamiel conjugue à ravir l’improvisation inspirée avec un regard distant sur les êtres et un contrôle strict des affects.

Partant de là, les personnages se trouvent, à des titres divers, entraînés sur le terrain politique. Mais la lecture commune voudrait que, ne trouvant pas à s’y faire une position selon leurs convictions, ils basculent ensuite, à l’instar de Fabrice del Dongo, du côté amoureux (qui est aussi celui du plaisir mondain). Or, postuler cette conversion est ne pas tenir compte du fait que l’érotisme est déjà présent dans le moment politique et qu’inversement l’expérience érotique se politise fortement sur un mode tout original. Jacques Dubois défend ici l’idée, située au centre de son analyse, selon laquelle l’amour tel que le pratiquent en des scènes mémorables les couples héroïques se charge d’une haute portée symbolique et scandaleuse : Julien et Mathilde dans la chambre de celle-ci, Fabrice et Clélia dans la cellule de l’Obéissance passive, mais aussi Lamiel au coin d’un bois ou Lucien dans un bureau ministériel profanent violemment ces institutions que sont la famille, l’Église et le pouvoir d’État. Certes, qui, à même les romans, prend conscience de ce que ces actes ont de profanateur ? En fait, l’affaire se joue pour l’essentiel entre l’auteur et son lecteur. A ce dernier de prendre la mesure de la violence scandaleuse conférée à ces actes par ailleurs gros de séduction romantique.

C’est ici qu’intervient la réévaluation des personnages féminins. S’inspirant de l’exemple de Clélia Conti, Jacques Dubois fait apparaître que cette « petite sectaire de libéralisme » n’est pas le personnage un peu falot que l’on a dit. Se donnant sans barguigner à Fabrice à même ce lieu hautement emblématique de la tyrannie qu’est la cellule de Fabrice, elle va peu à peu prendre l’ascendant sur le jeune et beau monsignor jusqu’à organiser, une fois mariée, leur adultère à proximité de la demeure conjugale, tout en inventant un « amour dans le noir » riche de connotations diverses. Ainsi la petite « libérale dévote » se joue de tout le monde et, bien mieux que son amant, elle ira jusqu’au bout de son entreprise. Mais plusieurs autres suivent son exemple séditieux et s’y donnent entièrement : Louise de Rênal et Mathilde de la Mole, qui se perdent socialement pour Julien, la Sanseverina qui se donne au jeune Prince dans un mépris orgueilleux, Augustine Grandet dont le sombre Leuwen ne veut pas entendre la conversion passionnée. Cette glorieuse série ne pouvait conduire qu’à Lamiel au gré d’un ultime coup de force : cette fois, le personnage féminin occupe le rôle-titre du roman et va si bien le faire que, dans son rôle héroïque, elle se passera fort bien des hommes, quitte à les dominer depuis sa position de courtisane, puis à faire échouer la rédaction du roman.

Tel est en fin de compte le sens à demi refoulé des romans, que met au jour une lecture active : il montre comment Stendhal établit entre les sexes de nouveaux rapports et de nouveaux échanges, comparables à ceux qu’il tisse par ailleurs entre les classes. C’est ainsi que des hybrides sociaux comme Clélia ou Fabrice redistribuent les relations entre le féminin et le masculin dès qu’ils s’adonnent à leur primitivité. Il y va par ailleurs de l’autonomie — toute relative — de leurs personnages.

J. D.

Causerie de Mlle Marie Parmentier :

12 mars 2008

« Présentation de Stendhal stratège. Pour une poétique de la lecture. »

(Genève, Droz, 2007)

Le point de départ théorique de Stendhal stratège est le suivant : un texte littéraire a la possibilité d’orchestrer sa propre lecture, d’orienter sa réception. L’enjeu de l’ouvrage est de décrire ce phénomène dans le roman stendhalien, dont la réception réelle, avec ses happy few et ses « Stendhal clubs », est fort intéressante. Maints traits d’écriture – par exemple les figures de l’ironie, l’allusion, l’ellipse – donnent au lecteur le sentiment qu’il doit mener une lecture subtile et intelligente, lui réclamant « un travail de tête » qui consiste à collaborer au récit pour déchiffrer ses ambiguïtés et se frayer un chemin dans sa complexité. Pourtant, ces difficultés, quand on y regarde de près, s’apparentent à des leurres, à des trompe-l’œil – que le lecteur peut en réalité comprendre facilement – plus qu’à de véritables équivoques, le lecteur a affaire à des effets d’ambiguïté, légèrement surjoués pour mettre en valeur son « travail de tête ». Ainsi, sans nier la subtilité du texte stendhalien, il faut nuancer la vision traditionnelle de la sublime complicité élitiste qui est censée unir l’auteur à son lecteur.

Parallèlement à cette posture d’exigence, le roman stendhalien met en place de nombreux procédés destinés, au contraire, à économiser l’énergie intellectuelle du lecteur. Un certain nombre d’éléments font ainsi du texte stendhalien un texte lisible, c’est-à-dire qu’il facilite sa propre lecture : c’est le cas des stéréotypes ou des répétitions. Ces deux phénomènes provoquent chacun à leur manière un sentiment de reconnaissance, de familiarité avec le texte, dont ils augmentent la lisibilité. La voix du narrateur, souvent commentée pour ses effets d’oralité, pour la délicatesse de sa présence-absence, joue un rôle comparable. Il accompagne discrètement le lecteur, et une bonne part de ses interventions ou de ses commentaires ont pour effet, secondaire ou principal, de simplifier ou de clarifier discrètement son propos pour le lecteur. Le texte met en place tous ces phénomènes qui contribuent à faciliter la lecture aussi discrètement qu’il met en avant ce qui fait appel au « travail de tête » du lecteur.

Le roman propose donc au lecteur deux types de lecture possibles – l’une exigeante, l’autre facile. Quelle est la part de l’intentionnalité de Stendhal ? La lecture des marginales – jusqu’aux récentes découvertes de l’édition Pléiade – semble accréditer l’hypothèse d’un Stendhal stratège : elles attestent d’une incroyable lucidité quant à l’effet produit sur le lecteur. D’un point de vue historique, on peut supposer que cette orchestration de la lecture obéit à un constat sociologique : Stendhal est en effet conscient de la profonde démocratisation du champ littéraire dans les années 30, et de son élargissement aux fameuses « femmes de chambre ». Or, sa poétique du roman met tout en œuvre pour afficher une « distinction ». Celle-ci est gratifiante pour le lecteur, dont elle caresse l’amour-propre en valorisant son intelligence mais aussi son niveau social. Le jeu entre les deux modes de lecture orchestré par le roman stendhalien peut donc avoir une application sociologique : lire (ou croire lire) avec intelligence donne au lecteur la sensation d’appartenir à une élite, quel que soit son niveau social réel et quelle que soit la réalité de sa lecture. Loin de rejeter la diversité sociologique de son lectorat, Stendhal cherche à s’en faire une alliée, en tentant de donner à chacun de ses lecteurs, si divers soient-ils, le sentiment d’appartenir à la « bonne compagnie ».

Même si la réussite de cette stratégie est discutable (les premiers tirages de ses romans donnent à penser qu’il n’a pas été lu par les femmes de chambre), des témoignages de lecteurs prouvent dès l’origine qu’il peut être facile de lire le roman stendhalien – parce qu’il suscite parfois le même type d’intérêt, d’investissement que les romans pour femmes de chambre. Les travaux de Yves Ansel et de Xavier Bourdenet permettent de comprendre pourquoi les romans de Stendhal étaient condamnés à rester non lus de leur temps au moment même où ils travaillaient, beaucoup plus qu’on ne le croit, à leur lisibilité. Le travail visant à faciliter la lecture s’accompagne d’une violence politique, brillamment mise en évidence par ces auteurs : celle-ci rend dans le même temps le texte inacceptable, illisible par ses contemporains. Ce phénomène ne doit pas pour autant nous cacher qu’il s’adresse aussi aux femmes de chambre, ou au côté femme de chambre qui se cache chez chacun d’entre nous – fussions-nous des happy few.

M. P.

Causerie de M. Philippe Berthier

2 avril 2008

« Présentation de Stendhal en miroir. Histoire du stendhalisme en France (1842-2004) »

(Paris, Champion, 2007)

Il est rare qu’un jeune homme de 19 ans se veuille déjà posthume. C’est pourtant le cas de Stendhal, qui entend « travailler pour le XXe siècle » et mise d’emblée sur la mort. Orgueil démesuré ou comble de la modestie, il va jusqu’à fixer sa reconnaissance à l’horizon 3805 : il lui aura fallu deux mille ans pour percer. D’où la désolidarisation profonde d’avec le microcosme « gendelettre » (auquel il est hélas impossible d’échapper tout à fait), et le pari sur les « affinités sélectives » (Y. Ansel) d’une fratrie encore à naître. Ce dispositif savamment programmé a donné naissance à la machine la plus mimétique qu’ait produite l’histoire littéraire : chacun des stendhaliens et beylistes (ce n’est pas exactement la même chose) est intimement persuadé d’être le seul à comprendre HB, le seul digne de l’aimer et d’en être aimé. Et chaque génération, au gré des modes sensibles ou idéologiques, s’invente un Stendhal à son image sur lequel elle se projette narcissiquement.

Faute de pouvoir en si peu de temps brosser le tableau de ces métamorphoses (Stendhal tour à tour psychologisé, nationalisé, hussardisé, thésardisé, marxisé, psychanalysé, génétiqué…), nous nous bornons ici, puisqu’il n’y a pas de stendhalisme sans stendhaliens, à proposer une promenade parmi quelques figures attachantes de cette histoire déjà longue, dont nous sommes tous, peu ou prou, les héritiers :

Paul Jacquinet, qui dans les années 1847-1849 galvanise ses auditeurs de l’Ecole Normale Supérieure, à qui il inculque un véritable fanatisme d’ordre religieux, qui restera l’un des traits constitutifs d’un certain stendhalisme ;

Auguste Cordier, dont on sait fort peu de chose, recopieur monomaniaque de toute ligne tombée de la plume de Stendhal, scribe idolâtre, prêt à tout pour un document autographe ;

Andrew Archibald Paton, consul anglais à Raguse, qui, touché par la grâce, prend la peine de se rendre à Grenoble pour enquêter sur le terrain et écrire le second essai jamais consacré à Stendhal (1874) ;

Paul Guillemin, alpiniste et fonctionnaire fluvial, qui collige en 1895 la première iconographie stendhalienne avant de mettre avec générosité sa riche documentation à la disposition de Paupe ;

Adolphe Paupe, voué à Stendhal « for ever », qui a fait de son appartement de modeste comptable dans une compagnie d’assurances le premier musée Stendhal et est devenu l’archiviste du « Stendhal club » ;

Paul Léautaud, inconditionnel des écrits intimes, adepte d’un stendhalisme solitaire et silencieux et constatant avec tristesse que, par un paradoxe qu’il a lui-même fondé, le succès de Stendhal scelle secrètement sa défaite.

Le stendhalisme est polymorphe comme son objet. Il y a le stendhalisme des professeurs, le plus visible aujourd’hui et pas forcément le plus authentique (on déchiffre les manuscrits, on entasse la glose) ; le stendhalisme hédoniste (Stendhal comme bréviaire de la chasse au bonheur, en amour, en art, en voyage, en Italie) ; le stendhalisme héroïque (aimer Stendhal peut conduire à mourir les armes à la main, comme Jean Prévost) ; le stendhalisme orphelin – comme les maladies du même nom -, qui s’empare d’esprits que rien ne semblait destiner à cette pathologie vécue comme un privilège : médecins, chimistes, industriels, fonctionnaires, employés… ; et même le stendhalisme inconnu, qui ne laisse aucune trace écrite (qui était du Temple, premier « mordu » autodidacte de Stendhal en 1848, collectionnant tout ce qui le concernait ? qui était Cecil Nicholson, journaliste anglais qui aimait tellement Stendhal que, trouvant la tombe de son idole en piteux état, il avait aussitôt ordonné les réparations nécessaires à ses frais, et l’entretenait religieusement ?) : stendhaliens obscurs, sans grade, jamais décorés, jamais puissants dans une institution quelconque, qui se sont contentés, si l’on peut dire, d’aimer Stendhal follement, discrètement, et de ranimer la flamme avec un magnifique désintéressement. Les plus oubliés, parce que les plus purs.

Ph. B.

Causerie de M. Thierry Laget

14 mai 2008

Portraits de Stendhal

(éditions Gallimard, coll. « L’un et l’autre »)

Le biographe qui entreprend de raconter l’existence de Stendhal doit affronter un rude concurrent : Stendhal lui-même. Sur la vie de Beyle, qui a dit mieux, plus profond, plus éclairant que Henry Brulard ou que l’égotiste ? Pourtant, malgré la richesse et la variété des documents — correspondance, journal intime, marginalia —, il n’y a guère que des lacunes à combler. « Personne n’a su exactement quelles gens il voyait, quels livres il avait écrits, quels voyages il avait faits », disait Mérimée. Aussi, on ne peut qu’être fasciné lorsqu’on découvre, par exemple, une série de documents extraordinaires, comme on aimerait en posséder pour chaque jour de la vie de Dominique : les rapports de police établis à Florence, en 1832, par un espion du Buon Governo. Dès qu’il venait passer quelques jours en Toscane, le très suspect Consul de France à Civitavecchia était discrètement surveillé, ses faits et gestes consignés heure par heure. Ces rapports offrent au biographe le privilège de toute-puissance du romancier. Mais l’espion ne pénètre pas partout, il doit parfois attendre à la porte que le Consul ressorte de certaines maisons. J’ai voulu jouir du privilège dans sa plénitude, pénétrer dans les salons où l’espion ne pouvait entrer, observer Beyle à la dérobée.

Ainsi, dans mes Portraits de Stendhal, j’ai raconté cinquante-trois moments privés de la vie d’Henri Beyle. Il y a les jours fastes — l’entrée dans Moscou, la première soirée à l’Opéra avec la découverte du Matrimonio Segreto, les instants passés à Vienne avec Alexandrine Daruet les heures de solitude, l’arrivée à Paris, les soirées au coin de la cheminée, les rêveries aux îles Borromées, les pluies de printemps. J’ai épié Stendhal dans ses amours, dans ses promenades, dans les journées d’écriture. J’ai demandé aux objets qui lui avaient appartenu, aux lieux qu’il avait fréquentés, aux livres qu’il avait lus de me restituer cette âme qu’ils avaient dû conserver : échelles, lunettes, pantalon blanc, clarinette, miroirs, murs cyclopéens, machine à ongles (sur laquelle il fait graver la devise du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même »), bouteille de Leyde, feux d’artifice, œuvres de Walter Scott, grappe de raisin qu’il achète à des vendangeurs, un jour, à Claix, par-dessus le mur de l’ancienne propriété de son père.

Ainsi ai-je essayé de retracer la vie d’Henri Beyle comme Stendhal a raconté Waterloo, en rôdant à l’arrière, en évitant la mêlée, en suivant des fantômes dans la brume.

Th. L.

SORTIE DU 21 JUIN 2008

Stendhal à Montmorency

Inauguration de l’été, fête de la musique, soleil radieux : l’humeur était au beau fixe pour la trentaine de stendhaliens qui, admirablement guidés par André Duchesne et Michel Régnier, aussi érudits que conviviaux, se sont lancés sur les traces de Stendhal et alii dans la région de Montmorency.

Premier arrêt à Saint-Gratien, au château Catinat. C’est là que se retira et mourut l’illustre maréchal de Louis XIV, fidèle à sa devise : « Tout obéit à la vertu ». Liliane Lascoux lut in situ la page où Saint-Simon troque le vitriol pour l’encens et célèbre ses mérites.

Non loin de là, les dix-neuviémistes ne pouvaient qu’être émus de contempler la résidence estivale de la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III, et son bel escalier à double révolution que montèrent Dumas, Mérimée, Gautier, les Goncourt, Sainte-Beuve, Flaubert, Maupassant ou Loti.

Mais l’ombre la plus présente à Saint-Gratien est sans doute celle d’Astolphe de Custine, qui avait là « une délicieuse villa florentine arrangée à l’anglaise » dont il faisait les honneurs aux écrivains et artistes, comme l’évoque Delphine de Girardin dans des souvenirs égrenés par la voix musicale de notre amie Liliane. En septembre 1838, Stendhal y vint en visite ; on se promena sur le lac d’Enghien avec des « marins parfaits » (choisis pour leur plastique ?) ; ce fut une journée charmante, « la perfection de la campagne à une heure trois quarts de l’Opéra ».

On se transporta ensuite à Andilly, que Stendhal considérait comme « ce qu’il y a de mieux aux environs de Paris ». L’ambiance en ce samedi était nuptiale près de l’église où nous attendait une élégante représentante de la municipalité. Le cimetière où Stendhal a exprimé par trois fois (1828, 1836, 1838) le vœu d’être enterré directement, hélas n’existe plus. Les testaments furent interprétés par Liliane Lascoux avec beaucoup de sentiment.

On eut ensuite le privilège de s’approcher du « château d’Andilly » d’Armance. Il s’agit en réalité de Belmont, qui fut de 1817 à 1824, le « désert » où la duchesse de Duras passait les beaux jours, y recevant son ami Chateaubriand. La propriété échut ensuite à la duchesse de Dino, nièce de Talleyrand (et même un peu plus que cela selon la presse people de l’époque). Plus récemment, elle appartint à la famille Rostand : Edmond et surtout Jean, le pape des grenouilles, y vécurent.

Pour clore la matinée, la caravane beyliste fit une pause sur la terrasse des Champeaux à Montmorency ; là, devant l’immense panorama de Paris, Stendhal se croyait « à Bergame ». Un certain effort d’imagination est nécessaire aujourd’hui pour le rejoindre : la Défense, la tour Eiffel sont passées par là. Mais le coup d’œil reste superbe sur la « capitale infâme » de Baudelaire, le terrible Léviathan balzacien.

Ce n’est cependant pas à Paris que les excursionnistes adressèrent le défi de Rastignac (« A nous deux ! »), mais plus paisiblement à l’excellent déjeuner qui les attendait à La Bonne Auberge de Soisy. On se doute que les épinards y firent une apparition remarquée.

La fraîcheur des arbres séculaires de la Châtaigneraie dissipa agréablement les vapeurs éthyliques, le temps d’évoquer l’Ermitage de Rousseau, dont malheureusement il ne reste rien. C’est sous ces ombrages que Stendhal corrigea, le cœur encore saignant, les épreuves de De l’amour. L’Ermitage appartint à Grétry (rappelé par un buste qui contemple d’un air perplexe le trafic automobile et semble regretter les courses d’ânes, attraction jadis célèbres de Montmorency. A moins qu’elles ne continuent sous une autre forme).

Nos savants cicerones nous guidèrent ensuite pour une passeggiata nonchalante à travers le vieux Montmorency, où à chaque pas, de jolies maisons font se lever des noms fameux : l’historien Louis Blanc, la tragédienne Rachel, Henri Heine, le sculpteur Carrier-Belleuse. Après avoir salué la loge maçonnique J.-J. Rousseau (évidemment) et l’auberge Leduc (aujourd’hui tyroliennement baptisée « du cheval blanc ») qui compta H. B. parmi ses clients, on alla admirer les vitraux Renaissance de la flamboyante collégiale Saint-Martin, nécropole des Montmorency saccagée par le vandalisme révolutionnaire ; on y retrouve le souvenir des nombreux Polonais qui trouvèrent ici refuge après la révolution manquée de 1830.

La journée se termina à Montlouis, chez Jean-Jacques, qui s’y installa de 1757 à 1762 après sa brouille avec l’hôtesse de l’Ermitage, Mme d’Epinay. On est ému par la petite maison qu’il partageait avec Thérèse, le jardin où il se reposait, et surtout son « donjon », en réalité une cellule spartiate, d’où ont pris leur envol La Nouvelle Héloïse, la Lettre à d’Alembert, l’Emile, le Contrat social. On contemple incrédule ce réduit si pauvre, laboratoire de tant de pages immortelles.

De quoi méditer en savourant le sympathique rafraîchissement offert par la municipalité dans les locaux du Centre d’Etudes Rousseauistes adjacent. C’est au fond la leçon de cette belle promenade : malgré l’urbanisation qui a mité ces coteaux verdoyants, malgré le couloir aérien de Roissy, dont les vrombissements effarouchent les tendres fantômes de Rousseau et de Stendhal, malgré tout ce qui a défiguré le passé, il est là, encore intact pour qui sait se remémorer. Marcel avait décidément raison : la vraie vie, c’est bien la littérature.

Ph.B.

Causerie de M. Jean-Jacques Hamm

1er octobre 2008

« Beyle / Stendhal : du texte à l’auteur »

Au cours de mes travaux, une question s’est souvent posée : que faire de l’homme, de l’auteur dont le nom demeure caché, sa présence ayant été occultée par un pseudonyme qui est masque et signature. Même l’intimiste, l’autobiographe Henri Beyle évolue dans les éditions à l’ombre du nom Stendhal. L’effacement du premier, qui n’assume pas ses textes, a fait du second l’architecte, le créateur de l’oeuvre.

Un hiatus fondamental existe, dans bien des cas, entre un homme et ce qu’il écrit. La biographie fournit le cadre d’une vie, fait l’inventaire du contenu de celle-ci. Elle englobe un parcours, en donne les dates, les lieux, les acteurs, les actions, suggère des ponts vers l’œuvre. Selon les modes intellectuelles, selon l’idéologie du biographe, la biographie met l’accent sur tel aspect, ou bien l’indique en passant, ou bien le néglige. Toute biographie est à la fois factuelle (c’est une nécessité) et idéologique (c’est une conséquence). Elle sollicite à l’occasion le dire de l’auteur, même si celui-ci n’est pas corroboré par d’autres témoignages. Elle est une approche raisonnée d’une vie. Mais elle peut difficilement accéder à ce que l’auteur cache, quelquefois à son insu, à ce qui informe un univers sans que des traces visibles se repèrent dans le vécu, traces dont l’œuvre pourra suggérer la persistance et la mettre en scène.

Je propose de partir de l’œuvre pour réfléchir sur des éléments du parcours de l’auteur, pour les infléchir, ne serait-ce que sur certains aspects, pour les éclairer autrement. La biographie nous donne un amont de l’œuvre. À partir du texte, à partir de Stendhal donc, je propose de remonter le courant vers Beyle qui, au-delà de ses masques, me fait l’effet d’avoir été un homme engagé dans un combat secret, un homme profondément marqué de solitude. Ce faisant, j’essayerai de dégager un noyau de signification. Des effets repérables laissent entrevoir des cheminements qui mènent à eux, laissent entrevoir la virtualité d’une origine. Des traces indiquent des directions, nous obligent à soulever des questions dont la valeur heuristique, à la limite, vient du fait même de les poser. C’est une démarche que l’on pourrait énoncer comme archéologique, dans la mesure où elle propose l’hypothèse d’un univers à partir de fragments réalisés. Il est des questions qui naissent au contact de l’œuvre, et dont les réponses ne pourraient venir que du vécu de l’auteur, qu’il en ait parlé ou non, qu’il en ait eu conscience ou non.

Pour aller vers l’homme, je propose deux volets. Le premier est avant tout analytique de trois constellations de l’univers de notre auteur : l’inachèvement, le nom propre, le double. Le second volet, plus interprétatif, essayera de dégager des rapports entre ces constellations, de voir en quoi la persistance de celles-ci pourrait fournir une lecture d’enjeux régissant Henri Beyle. L’hypothèse que je proposerai (l’impact du frère mort) n’est pas nouvelle. La manière de la présenter, de réfléchir sur les limites d’une causalité psychologique, pourra l’être. L’époque de la totalisation d’un comportement psychologique est révolue. Le rêve de ramener tout l’univers d’un écrivain à une thématique unique ayant ses sources dans la psyché de l’auteur, ce rêve est d’un autre temps. Nous ne pouvons dégager que des constellations d’éléments, les faire fonctionner en parallèle à des événements antérieurs pouvant avoir fonction d’incitateurs.

J.-J. H.

Causerie de M. Xavier Bourdenet

19 novembre 2008

« Lamiel ou l’Histoire comme farce : 1830 »

Stendhal accueille Juillet 1830 avec bonheur et surprise. Il est à Paris, dans son appartement de la rue de Richelieu où il travaille au Rouge, tout au moins en corrige des épreuves, lorsque les affrontements commencent. Il se trouve ainsi aux premières loges pour assister au déroulement d’une révolution qui se passe littéralement sous ses fenêtres. Les jugements à chaud, qu’enregistre sa correspondance, sur cette révolution sont favorables, enthousiastes au dernier degré. Cette « grande Révolution » est pour lui « l’excès du bonheur », une remise en marche de l’Histoire après l’éteignoir de la Restauration. Un événement qui fait date dans le cœur de celui qui pourra écrire dans la Vie de Henry Brulard : « Je n’oublierai jamais ce beau soleil, et la première vue du drapeau tricolore ». La Révolution le saisit, véritable réenchantement historique. L’Histoire renoue enfin avec le sublime. Grandeur, sublime, soleil : l’écriture intime de la révolution de Juillet chez Stendhal mobilise toute une mythologie solaire et lumineuse qui dit combien 1830 est en tous points un heureux événement, une (re)naissance.

Date décisive de l’histoire de France et de l’histoire de la liberté, 1830 est également une date charnière de la biographie de Henri Beyle. La Révolution le remet enfin en selle en lui procurant un emploi. Juillet rappelle en effet  au service de l’Etat beaucoup d’anciens fonctionnaires impériaux. « Tomb[é] avec Napoléon en avril 1814 », marginalisé par la Restauration, Stendhal peut grâce à Juillet envisager de nouveau une carrière politique. Le voilà fonctionnaire du nouveau régime.

Toutefois, cette date si capitale, ne se trouve pas immédiatement  textualisée dans le roman stendhalien, qui se veut pourtant « chronique » immédiate de son temps. Ni Le Rouge et le Noir ni Lucien Leuwen ne décriront vraiment l’épisode révolutionnaire, quand bien même Leuwen en enregistrera les retombées. Il faut, étrangement, attendre Lamiel pour que la révolution de 1830 soit enfin mise en scène dans le roman. Le dernier roman de Stendhal revient ainsi, en 1839-1842, sur plus de vingt ans d’histoire politique française et donne enfin toute sa place à la révolution de Juillet. Ce faisant, il prend en écharpe ce que Le Rouge puis Leuwen séparaient et examinaient chacun pour leur compte : la Restauration et la monarchie de Juillet.

Lamiel s’attache tout particulièrement au basculement d’un régime à l’autre, au moment charnière de la fin de la Restauration, de l’épisode de 1830 et au tout début de la monarchie de Juillet. Ce moment est centré autour du personnage de la duchesse de Miossens, tout entier construit comme une caricature de tout ce que le parti ultra peut présenter de plus extrémiste et de plus rétrograde sous la Restauration. Elle est ainsi traitée sur le mode de l’hyperbole et prête à rire. Elle incarne tout ce que la Restauration a de plus suranné, de plus aveuglé, sourd et rétif à la modernité en marche. Car la Révolution – 1789 -, dont le terme jacobin est pour elle équivalent, a été la fin de son monde et se dresse comme le grand Trauma qu’elle s’emploie activement, mais dérisoirement à nier. Son mot d’ordre pourrait être : en arrière toute ! Si la caricature est aussi poussée, c’est que c’est à travers la duchesse de Miossens que doit être mise en scène la révolution de 1830. Elle est en effet le personnage central de l’épisode de Juillet dans Lamiel. Par ce personnage, le roman donne une vision caricaturale de la Restauration comme négation et volonté d’annulation de l’Histoire pour mieux la confronter avec la brusque secousse historique qu’est 1830, pour conférer à cette dernière un relief narratif : dans le cadre féodal de Carville et sur une ultra aussi rétrograde que la duchesse, 1830 ne manquera pas d’avoir un effet saisissant. Le roman s’amuse à confronter les extrêmes.

L’épisode lui-même, relaté au chapitre  IX, est traité sur le mode de la farce et recourt aux ficelles les plus traditionnelles de la comédie (comique de situation, quiproquo, comique de langage, comique de caractère…), au point qu’on peut le lire comme une petite comédie en trois actes, correspondant aux trois journées révolutionnaires. Le comique vient aussi de ce que tout l’épisode s’écrit sous le signe d’une répétition, grotesque et dérisoire, de 89. La Révolution modélise l’écriture de l’événement de Juillet dans Lamiel.

Le traitement comique a une portée idéologique. On mesure toute l’évolution de Stendhal depuis Le Rouge et le Noir où 1830 était une date tellement problématique qu’elle ne pouvait être appréhendée sur le mode comique. Même dans Lucien Leuwen, qui est pourtant un grand roman comique, 1830 ne subissait pas le traitement farcesque qui est lui réservé dans Lamiel. En 1840, La position de Stendhal sur 1830 est alors aisément reconstituable : événement fondateur en ce qu’il consacre définitivement l’entrée de la France dans le monde moderne, assoit le régime de la monarchie parlementaire gage d’un devenir démocratique, la révolution de 1830 ne saurait pour autant prétendre à être, comme celle de 89, une des dates phares de l’Histoire de l’humanité, une référence intangible et incontestable dans la mythologie historique stendhalienne. En elle se mêlent irrémédiablement un processus historique démocratique et un principe comique, un principe de dérision de l’histoire. 1830 n’est donc pas, contrairement à 89, une valeur absolue.

Il faut ajouter que 1830 n’est pas textualisé dans Lamiel seulement dans la séquence comique du chapitre IX, mais aussi dans le parcours narratif des personnages. 1830 est un tournant important pour deux personnages de Lamiel : Sansfin et l’héroïne éponyme. Juillet leur ouvre l’avenir. Sansfin incarne comiquement 1830 et son résultat, en ce qu’il figure superlativement les profiteurs de Juillet. Le cas de Lamiel est un peu différent. L’événement de 1830 est symbolisé par le destin de l’héroïne, par son devenir narratif. La révolution de Juillet articule les deux grandes périodes de l’histoire de Lamiel : son éducation au château de la duchesse et sa vie aventureuse qui la mène de Rouen à Paris en passant par le Havre. A une phase de claustration répond donc une phase d’ouverture et de conquête de l’espace. Plusieurs indices permettent d’établir un parallèle entre l’histoire de Lamiel et l’Histoire politique du siècle qui peut se résumer en une lutte pour la liberté. On peut suivre, dans le parcours de la jeune femme, la trace de Juillet et plus généralement de l’histoire de la monarchie parlementaire. Son aventure particulière prend signification politique, si bien que la première semble l’anamorphose de la seconde.

X. B.

Causerie de Mme Hélène de Jacquelot

3 décembre 2008

« Stendhal et Hérault de Séchelles »

Au tout début du XIXème siècle la renommée de Hérault de Séchelles est telle que l’on réédite deux volumes de ses écrits. L’édition de 1801 du Voyage à Montbard comprend, outre le compte-rendu de la visite à Buffon faite en 1785, une grande partie des ‘œuvres littéraires’ du conventionnel guillotiné en 1794 (avec Danton et Camille Desmoulins). On peut y lire le petit essai Sur la conversation, l’Eloge d’Athanase Auger, les Réflexions sur la Déclamation (sur la mémoire, la voix et le geste, fruit d’un travail poursuivi par le jeune et brillant avocat sous la direction de Mlle Clairon) et une trentaine de Pensées et anecdotes. En 1802 sous le nouveau titre de Théorie de l’ambition (emprunté à la préface de Hérault qui dit qu’« il a écrit avec bonhomie cette petite théorie de l’ambition, pour se faire rire tout seul, ou au moins avec un ami qui ne fût pas ambitieux »), Jacques-Barthélémy Salgues offre, à partir d’une version manuscrite, une édition posthume de la plaquette Codicille politique et pratique d’un jeune habitant d’Epone que Hérault avait publiée en 1788 à ses frais et sans nom d’auteur, et dont sa famille avait détruit tous les exemplaires.

Stendhal semble avoir lu ces deux ouvrages à Claix, pendant l’été 1803. Nous pouvons trouver trace de cette double lecture en marge du manuscrit de la  pièce Les deux hommes, dans l’ébauche du petit traité Du caractère des femmes françaises et dans le cahier intitulé « Pensées diverses. Pensées de Paris » annoté à Claix entre août et octobre 1803. Dans ce cahier le jeune Beyle met au propre les pensées écrites au printemps à Paris « sur de petits morceaux de papiers » et rédige, à partir de sa lecture d’Helvétius, un « Dictionnaire qu’il faut se faire p.r entendre soi et les autres ». C’est dans ce contexte de grande activité intellectuelle qu’il faut situer la lecture stendhalienne de Hérault : non seulement les quelque 247 maximes et aphorismes du Traité de l’ambition, complétés par la trentaine de Pensées et anecdotes recueillies dans Voyage à Montbard, mais aussi les Réflexions sur la Déclamation, sur la mémoire, la voix et le geste. En 1804 le jeune Beyle cite encore Hérault de Séchelles.

Le Traité de l’ambition, vademecum destiné à un jeune homme qui voudrait faire une carrière politique, présente d’évidentes parentés avec la pensée stendhalienne. Ses onze chapitres, de longueur inégale, divisés en courts paragraphes numérotés, plus ou moins longs, constituent au bout du compte une plaquette de 247 maximes ou aphorismes, dont les idées principales sont les suivantes. Chaque membre de la société pose un regard sur les autres, et ce regard est toujours dévalorisant (IV, 1). Tout rapport avec l’autre mène ainsi à l’assignation d’un rôle à tenir et d’une place à occuper. Il faut donc maîtriser l’ensemble des relations sociales, privées comme publiques, en partant d’un travail de construction de soi. Il s’agit de former ses  facultés intellectuelles en vue d’une réussite littéraire et politique dans les termes d’une formation sensualiste et matérialiste héritière des philosophies de d’Holbach et de Condillac. Il s’agit encore de contrôler son corps (VI, 14) et de parvenir à la domination sociale, pour manipuler les autres « comme des marionnettes ». Si bien que le Traité de l’ambition s’offre comme un manuel de déchiffrement des signes corporels du pouvoir, et par là même dénonce les règles du jeu politique, règles que Héraut accepte par ailleurs : il dévoile et dénonce les règles de l’ambition tout en continuant à les jouer.

H. de J.