Causeries 2016

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Causerie de M. Jean-Jacques Labia

3 février 2016

« L’Allemagne de Stendhal au fil du temps : d’une topique à l’autre. »

En 1817, un coup de dés abolit le hasard. La première topique stendhalienne, aimantée par un amour immodéré de l’Italie, s’installe dans la chronologie des œuvres publiées avec Rome, Naples et Florence en 1817, l’opus 3 de cet illustre inconnu qui signe alors pour la première fois « Stendhal ». Ce nom de plume s’imposera, au point que l’humour de l’auteur osera revendiquer plus tard comme son « fief » cette ville de Stendal où Winckelmann a eu l’audace de naître. Paraissent ou reparaissent en quelques mois de 1817 à Paris et à Londres pas moins de six ouvrages diversement issus de cette même plume. Il se souviendra de ce moment exceptionnel dans le Brulard : « si jamais j’ai eu du succès j’ai été le premier surpris excepté dans les temps de folie pure comme en 1817 écrivant Rome, Naples et Florence. » Le choix polémique de son pseudonyme germanique, selon un représentant du parti opposé, « attestait la nature de la secte littéraire qui l’avait adopté », celle de la modernité. Sans doute Stendhal a-t-il songé en cet été 1817 à une succession laissée vacante par la disparition de Mme de Staël, cette haute figure d’intellectuelle européenne, au moment même où la « brochure » (Rome, Naples et Florence en 1817) est sous presse. La signature germanique reste malgré tout paradoxale pour un livre au dispositif binaire en da capo qui fait du retour obligé du voyageur fictif en Allemagne un crève-cœur à la mesure de l’allégresse originelle du départ en Italie dans le dégoût de cette même Allemagne. Le voyageur fictif suit le chemin d’illustres prédécesseurs comme Winckelmann lui-même, Goethe et Byron, pour ne citer que des noms qui comptent pour lui. Goethe revivra bientôt ses propres souvenirs de touriste en lisant ce livre étincelant, non sans y démasquer sur un ton enjoué quelques emprunts non inavoués à son propre Voyage en Italie. Il dresse un extraordinaire portrait du mystérieux « Stendhal », et recommande immédiatement à son ami Zelter un ouvrage qu’il faut à coup sûr posséder et dont il faudrait même apprendre par cœur des passages entiers. Quant à l’Allemagne de Stendhal, découverte après l’Italie, elle reste ici, sauf exception, réduite à une fonction de repoussoir, en attente d’une véritable éclosion littéraire.

Dans l’autre chronologie, celle de l’expérience vécue, l’année 1806 avait inauguré une séquence de trois années en pays germaniques, imposant cette fois au voyageur l’épreuve d’un profond dépaysement, en parfait contraste avec l’enchantement des voyages précédents en Italie, depuis le premier à un âge bien tendre. Sur les routes de Saxe, c’est l’époque des désarrois de l’élève Beyle, quand « l’expérience pleut » et même à seaux. Ce qui lui échappe au quotidien reste en suspens, même si cette pluie d’ailleurs qualifiée d’« heureuse » est pour lui un « gage de bonheur futur ». Comme l’observe Starobinski, « le conflit, chez lui, oppose la vie immédiate (la sensation) et la conscience réfléchie (la perception) ». Il s’agit toujours, en termes stendhaliens, de « se mettre en expérience », même quand il n’est question que de choisir, comme dans Rome, Naples et Florence en 1817, entre trois sortes de sorbets « qui sont divins ». En Allemagne, il semble un autre Törless, éprouvant comme le jeune héros du premier récit de Musil, un écrivain marqué comme lui par la tradition empiriste, la profonde incompatibilité « entre l’expérience vivante et la connaissance ». Le Journal de Brunswick saisit ce qu’il peut, mais « il faut trop de paroles pour bien décrire », et les préjugés sont tenaces. L’exilé constate à ses dépens après presque deux ans de séjour qu’il a « pris les gens de ce pays-ci en vrai jeune homme, en vrai Français ». Il s’essaie pourtant à ébaucher son premier « voyage » ou « tour » sous le titre Voyage à Brunswick en suivant un plan méthodique, mais l’entreprise ambitieuse s’interrompt brusquement. Il y reviendra plus d’une fois en relisant ses cahiers pour mesurer le chemin parcouru, par exemple en 1815 quand il entre en littérature avec son premier livre, les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, et en 1820 cette fois pour réemployer « 13 ans après » dans De l’Amour ses pages d’enquête sur le terrain au sujet du mariage allemand. Ce procédé de relecture remplace avantageusement, selon Jean Prévost, « la prétendue inspiration » et Stendhal, « en contact continuel avec ses anciens carnets et ses notes de lecture, en a profité plus qu’un autre ». Ce sera sa manière de recueillir a posteriori la pluie heureuse de l’expérience.

En 1825, on peut mesurer le chemin parcouru quand Stendhal reprend De l’Amour en vue d’une seconde édition qu’il continue à préparer jusqu’à ses derniers jours, comme en témoignent les trois préfaces écrites entre 1825 et 1842. Le « traité » de 1822 marquait un tournant décisif, qui donne d’ailleurs la clef de la dissymétrie structurale et substantielle entre Rome, Naples et Florence en 1817 et le tout autre livre, non daté dans son titre, que devient dix ans plus tard Rome, Naples et Florence. Le « voyage » nouveau, bien loin de se terminer par un retour au « soleil voilé » et à la tristesse du Nord comme en 1817, finit en point d’orgue sur le motif d’un métissage européen, heureux et tragique à la fois. La « ravissante beauté » de la princesse Santa Valle s’y enracine dans « l’union contractée entre une fort jolie femme du Nord et l’un des plus beaux hommes du Midi ». De l’Amour revenait aux cahiers brunswickois en évoquant aussi le séjour viennois ravivé par la lecture récente du Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière (1818) de Cadet de Gassicourt. La seconde topique de l’auteur y équilibrait cette fois les plateaux de sa balance entre l’Italie première, extravertie, et cette Allemagne-Autriche secrète et introvertie que fixe en 1825 Le Rameau de Salzbourg, ce joyau que révélera l’édition Lévy de De l’Amour dans ses compléments inédits. Selon la préface qu’il écrit dans le même mouvement, le « traité » devient « cette espèce de voyage moral en Italie et en Allemagne ». Puis dans la préface suivante, contre toute simplification abusive, « quelqu’un de ces ouvrages insolents qui forcent le lecteur à penser » (1834). Les Souvenirs d’égotisme rappellent le rôle premier de l’Allemagne dans le domaine musical : « Enfin j’ai adoré la musique avec le plus grand bonheur pour moi de 1806 à 1810 en Allemagne. De 1814 à 1821 en Italie ». Le Rameau de Salzbourg renverse enfin spectaculairement la première topique gouvernée par la nostalgie de l’Italie, mais aussi le topos stendhalien d’une euphorie des lieux élevés repéré par Proust. Il s’agit cette fois d’un inattendu désir du Nord depuis une Lombardie poussiéreuse et caniculaire, avec la traversée des Alpes par le Gothard, pour une descente dans les profondeurs des mines de sel, d’où remonte enfin le rameau étincelant, modèle de la « cristallisation ». Entre temps, Vienne a consolidé sa place acquise dès le premier livre, les Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase, celle d’une métropole en équilibre entre le Nord et le Sud, mais aussi l’Est et l’Ouest.

Le Stendhal « fou » de 1817 ne rêvait, dans sa première topique, que d’échappées italiennes. Avec Rome, Naples et Florence en 1817, « Stendhal » est devenu pour lui le nom du livre et de son auteur, et le point d’appui d’une écriture en devenir : il se couronne lui-même en littérature, tel Napoléon au jour du sacre. Mais il travaillera durablement à donner à son œuvre un contenu digne après tout de la germanité de son nom de plume. Au fil du temps, il voudra rester comme « l’auteur, qui a passé quinze ans en Allemagne et en Italie », et inscrire finalement son œuvre dans le cadre de cette seconde topique où son Italie et son Allemagne s’équilibrent. C’est ainsi par exemple que certains motifs brunswickois prendront une place éminente dans son œuvre, comme le Chasseur vert dans Lucien Leuwen et Le Rose et le Vert.

Pour Stendhal comme pour le Parsifal de Wagner « le temps se fait espace », et le pseudonyme inventé en des temps de folie devient orthonyme.

J.-J. L.

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Causerie de M. François Vanoosthuyse

Mercredi 6 avril 2016

« Stendhal vu de loin »

Henri Beyle écrivait « to the happy few » : il avait des amis imaginaires, comme les enfants ; et il est tentant de donner corps à ce qui vivait justement de ne pas en avoir. En jouant au jeu des happy few, on fait à son tour de Beyle un ami imaginaire ; on entretient comme lui dans cette relation quelque chose d’important, qui vient de l’enfance, quelque chose qui fait le prix de la lecture, et pour lui de l’écriture.

Le point de départ de cette étude est une interrogation sur cette relation de lecture, que Beyle n’est pas le seul à susciter, mais dont il fait une règle explicite. Sur un plan épistémologique, elle pose problème. D’une part parce qu’elle contraint la pensée. D’autre part parce qu’en entretenant le rêve d’une relation directe de personne à personne, elle conduit à négliger la distance qui nous sépare de l’auteur. Elle conduit à faire comme si Beyle était notre contemporain, et nous le sien. On s’engage dans l’explication, dans la défense et l’illustration de sa pensée en esquivant le fait que nous évoluons dans un cadre politique et social qui n’entretient plus de relation directe avec ce qui faisait la matière de sa vie et de son œuvre. Il y a là quelque chose de tordu. Si l’on s’en tenait à l’examen de la langue, de la poétique, de l’esthétique, de la morale, de l’érotique de Stendhal, le jeu vaudrait parfaitement d’être vécu, et serait moins problématique. Mais dès qu’il aborde la politique (et comment ne pas le faire ?), le « beylisme » est un discours dans lequel il entre quelque chose d’hystérique. C’est sur ce terrain-là, par conséquent, qu’il y a quelque chose à penser.

La distance qui nous sépare de Stendhal augmente le prix de son œuvre, mais elle rend dérisoires les invectives échangées en son nom. Stendhal traverse allègrement le temps : inutile de lui attacher le boulet de notre propre importance. S’il est encore lu, étudié, adapté, admiré, en bref s’il flamboie dans ce monde-ci, ce n’est pas parce qu’il a eu toujours raison en politique, parce qu’il a tout compris mieux que personne, parce qu’il nous fait la leçon. Ce n’est pas un maître à penser, même s’il s’est vu ou s’est rêvé lui-même ainsi, au moins épisodiquement. C’est un artiste de tout premier ordre, ce qui est beaucoup plus rare et donc plus important. Il y a des manières de servir sa cause qui sont trop visiblement faites pour conférer du pouvoir, qui transforment ses avocats en procureurs. Stendhal est plus subtil qu’eux. Il nous autorise à plus de souplesse et à plus de liberté. Il est assez généreusement discutable, sur tout sujet : c’est son talent qui ne l’est pas. Il n’a pas expliqué en long et en large comment il fallait le comprendre. Et même s’il nous avait fourni ce mode d’emploi, sa lecture serait libre. La conscience que nous avons de ce qui nous éloigne de lui nous autorise à ne pas le vénérer comme l’idole que des anciens ont fabriquée, mais à l’apprécier de notre point de vue.

F. V.

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Causerie de M. Claude Bourrinet

11 mai 2016

« Stendhal anti- ou contre-moderne ? »

Stendhal moderne

Le titre de cette causerie a bien sûr l’allure d’une provocation. Assurément, on ne saurait être que moderne, c’est-à-dire ici et maintenant… On ne peut pas être « ailleurs ». Pourtant, selon le discours dominant actuel, la modernité n’est pas la fixité, contemplative ou active, mais le mouvement, une tension vers l’avenir. Si tout bouge, si je me meus, je suis dans le courant, je suis donc moderne. Ce sens réducteur, Stendhal l’invoque comme un critère du romanticisme.  Est romantique celui qui est de son temps, qui plaît à son temps. Or, depuis la Renaissance, et, de façon de plus en plus accélérée à partir du XVIIIe siècle, le temps s’oriente, progresse vers un infini espéré de bonheur, le monde est mû par une finalité qui n’est plus celle que lui conférait le christianisme, mais que lui imprime sa variante sécularisée, dont le moteur n’est plus la foi, mais la raison. La Raison (avec un R majuscule), c’est d’abord, pour les hommes du XIXe siècle, et certainement au-delà, la Révolution de 1789. Cette apocalypse historique est perçue comme une rupture radicale avec le monde ancien. Stendhal, maintes fois, ne dit pas autre chose.

De même est-il libéral en politique et en économie, dès l’Empire, et ensuite. Il s’intéresse, en octobre 1825, au saint-simonisme, avant de le critiquer presque dans le même mouvement en publiant son pamphlet D’un nouveau complot contre les industriels. C’est pourquoi on peut considérer qu’il n’était pas en désaccord avec le libéral Benjamin Constant, avant que celui-ci n’écrive sur le sentiment religieux.

La modernité se traduit aussi par l’intervention de l’opinion en politique. La Restauration, surtout, est l’époque où les journaux fleurissent, et sont utilisés comme des armes par les partis, les coteries, les gouvernements successifs. Le journalisme est au plus près de la réalité sociale, politique, économique, culturelle. Il en épouse les modulations, les tonalités, les mouvements, et, pour ainsi dire, l’instant. La lecture de la presse est bien, selon le mot de Hegel, la prière matinale de l’homme moderne. Du reste, c’est dans cette « corvée » journalistique, qui lui procurera néanmoins du plaisir, que Henri Beyle, essayiste, voyageur, esthète et homme d’esprit, s’essaiera à la chronique, dans les années vingt, avant de devenir le romancier que l’on connaît. Il y apprendra la concision, le poids de la réalité, la finesse de l’analyse, le trait qui fait mouche. S’il y a un Stendhal « moderne », en effet, c’est bien là qu’il faut le chercher, dans sa collaboration à des revues anglaises. De retour en France en juin 1821, désespéré, le journalisme lui sera un bain de réalité, qui le ramènera sur terre. Il va rédiger des articles, parfois sous une forme épistolaire, notamment sous le pseudonyme du « Petit-neveu de Grimm », censé informer des Princes, gagnant ainsi deux cents francs en moyenne par an, dans le Paris Monthly Review, le New Monthly Magazine en 1822, en 1824, le London Magazine, et en 1828 l’Athenaeum. Le style de cette contribution variée, touchant à tous les domaines, s’inspire de l’art de la conversation et emprunte le ton de gaieté des salons. J’ai choisi, pour des raisons d’abord pratiques, le corpus stendhalien étant immense, d’enquêter sur la modernité de Stendhal à partir de ce volume imposant d’articles, et parce que le journalisme, comme écriture de l’instant, de l’actualité, est particulièrement propice pour aborder ses réactions face à la modernité.

Stendhal contre-moderne (par réaction) et anti-moderne (par réflexion)

Historiquement, comme le fait remarquer Antoine Compagnon, dans son gros ouvrage sur les « Anti-modernes », « le contre-révolutionnaire est d’abord un émigré, à Coblence ou à Londres ». « Tout antimoderne, ajoute-t-il, restera un émigré de l’intérieur ou un cosmopolite réticent à s’identifier au sentiment national. » Stendhal, assurément, n’avait guère de tendresse pour les émigrés, qu’il voulait déporter ou fusiller, selon une de ses boutades jetée dans le salon de Delécluze. Mais l’expression « émigré de l’intérieur » lui sied bien. Du reste, il connut l’exil volontaire, et passa un tiers de sa vie en Italie. L’époque est encore celle d’une certaine Europe, cosmopolite, polyglotte, où aristocrates cultivés et honnêtes hommes se rencontrent à l’opéra ou dans les salons, avant que les haines nationales ne fassent voler en éclats ce monde, dont beaucoup eurent la nostalgie (ou ont encore la nostalgie). Le paradoxe beyliste réside dans la gageure de concilier le bonheur élitiste (des happy few) et la présence envahissante du « nombre », sans lequel aucun système ne tient. Et comment, au demeurant, s’engager, quand on possède assez d’imagination pour comprendre les raisons de l’adversaire ?

À vrai dire, Stendhal était toujours dans la provocation, et suscitait l’indignation des bonnes âmes. Il loue par exemple ce qui suscite l’horreur des bien-pensants de l’époque, faisant l’apologie de la Terreur, de la Tyrannie… Toutefois, paradoxalement, son scepticisme profond le ramène toujours à une appréciation corrosive des grands élans, comme le patriotisme grandiloquent. Ses articles sont, par moments, un véritable et jubilatoire jeu de massacre. Il n’hésite pas à s’en prendre aux champions des Lumières, sans craindre d’être confondu avec les « réactionnaires ». Il critique le « peuple », la démocratie, l’industrialisme, l’utilitarisme, ennemis de l’art, les Jésuite, sa bête noire. Il voit dans les défilés de jeunes prêtres incultes, sournois, hypocrites, l’instrument de la volonté de puissance, une sorte de prémonition de ce que seront, un siècle plus tard, les milices de partis.

En outre, selon lui, un autre danger menace l’esprit français et la civilisation, danger qui prendra de plus en plus d’acuité à mesure que le siècle avancera vers les désastres idéologiques que nous connaissons bien. Il s’agit de l’emprise des Idées sur les consciences, les mots, le Verbe, et l’empreinte idéologique qui en est la conséquence. Car une pensée infecte les intelligences, dans ces années vingt. C’est la philosophie allemande, produit empoisonné du Nord, qu’il oppose à l’énergie, à la clarté, à la joie du Midi, surtout de l’Italie…

Le « style » touche ainsi à l’être, c’est une question de « goût », sans doute, donc de personnalité, d’intégrité, d’instinct ou d’éducation… Il existe des choix qui rabaissent, comme l’hypocrisie, l’intolérance, le chauvinisme. Il s’en prend à la « dévotion contemporaine », celle de Constant et de Lamennais, qui la répandent dans les salons de la noblesse. Pour lui, aller à la chose et avoir prise sur le monde, c’est donc être apte au bonheur (sinon à la vérité). Il constate l’impuissance des jeunes aristocrates. Ils sont tiraillés entre l’idéal noble et les nécessités mercantiles de l’heure. Le dandysme, quoi qu’on en pense chez Stendhal, n’est pas un signe d’existence intense. Beaucoup de jeunes aristocrates, anglophiles, versent dans cette posture, qui ne traduit pas, loin de là, l’énergie nécessaire au beylisme.

Du reste, le signe le plus tangible de la décadence civilisationnelle de la France, donc de l’Europe, c’est le déclin de cet art suprême, le plus prisé de l’Ancien Régime, celui de la conversation. La littérature industrielle ne la remplace pas, elle pourvoit au prêt-à-penser, sentant la « boutique » et les « combinaisons », les manipulations idéologiques.

Il va essayer, de toutes ses forces, de se guérir de cette maladie, la politique, qui engendre colère et haine impuissante, contraires au bonheur, à la gaieté.  Les anti-modernes ne peuvent en aucune manière s’engager. Ils demeurent fondamentalement inactuels, intempestifs, au sens nietzschéen. Le constat d’une  perte d’énergie en Europe, chez Stendhal, est celui d’une sorte de décadence, due aux effets corrosifs de la « civilisation », qui s’éloigne de l’instinct, de la force, et même d’une cruauté nécessaire et vitale. On ne trouve cette énergie que dans des sociétés peu « avancées », ou dans des situations extrêmes, où les devoirs d’humanité sont devenus superflus. Le beylisme est un amoralisme. Il est un eudémonisme volontaire, éthique, cornélien, aristocratique. Il faut vouloir l’être, il faut vouloir vouloir, adhérer volontairement au devoir, au destin, à l’évidence de la voie.

Or, si la modernité, c’est laisser échapper son être, son intégrité, si elle est l’indifférenciation, la perte, l’aliénation involontaire, alors, pour se retrouver, il faut bien être « ailleurs », et cet ailleurs ne peut être que soi-même. Celui qui accède à l’être est, nécessairement, dans la société, comme le souligne Baudelaire dans ses Poèmes en prose, un « étranger », parce qu’il est lui, et non une copie.

Cl. B.

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Causerie de Mme Yvette Formery

5 octobre 2016

« Stendhal et Maine de Biran »

En 1804, Beyle achète l’Idéologie de Destutt de Tracy et le livre de Maine de Biran : Influence de l’habitude sur la faculté de penser qui vient d’être couronné par l’Institut. Beyle partage son temps entre les cours de théâtre avec Louason dont il est amoureux et des lectures variées (Werther, Cabanis, Mme de Staël et Biran, qu’il lit avec son ami Mante).

C’est sur le problème de la sensation que Beyle emprunte d’abord à Biran : « Biran nomme sensation ce que l’on aperçoit lorsqu’on est passif dans l’impression. Lorsqu’on est actif, il l’appelle perception. » D’autre part Stendhal intitulera un chapitre de l’Histoire de la peinture en Italie : « Réfléchir l’habitude. » C’est une expression que Biran a empruntée à Mirabeau dans ses Conseils à un jeune prince qui sent la nécessité de refaire son éducation. L’étonnement permet de faire tomber le voile de l’habitude. Beyle découvre alors l’importance du moi, du sujet conscient, de l’effort volontaire.

Deux grands sujets surtout intéressent les deux penseurs : la conscience et la passion, et les réflexions de Stendhal lui sont venues « en lisant Biran ». Peut-être ces deux écrivains se sont-ils rencontrés chez Stapfer ou Ampère et ont-ils discuté des passions ? Biran fait allusion à une rencontre en 1822 où il fut déçu des affirmations de Stendhal qui considérait que l’énergie venait des passions alors que lui, Biran, pense que la véritable énergie consiste à combattre les passions. « Toute passion, dit-il, est une sorte de culte superstitieux rendu à un objet fantastique ou qui, dans sa réalité même, sort du domaine de la faculté perceptive pour passer tout entier sous celui de l’imagination. » On peut rapprocher cette analyse, sans en adopter les conclusions, de la description du rameau de Salzbourg, de la cristallisation.

Nous ne comparerons pas les positions de ces écrivains dans les problèmes politiques. En effet, Biran est royaliste : au sortir de l’école, il fut garde du corps de Louis XVI en 1789. Son régiment étant licencié, il se retire à Grateloup (à 10 km de Bergerac) où il mène une existence solitaire et « passe d’un saut de la frivolité à la philosophie ». Sa grande étude fut de « se regarder penser » mais en tournant le dos au sensualisme qu’il avait d’abord adopté. Pour Biran, Napoléon est un tyran et il exècre toute forme de despotisme, même celui du peuple. Mais même au sein d’une activité politique, il s’intéresse surtout à la psychologie introspective. En écrivant son journal intime il cherche surtout à se comprendre lui-même. Il y eut cependant au point de départ l’Idéologie. Beyle lit Biran à cette période où il pratique la chasse aux idées. Mais Biran saisit la sécheresse de l’Idéologie et passe de la psychologie intime au stoïcisme nécessaire. Le bonheur ne peut exister que dans la contemplation de la nature et la croyance en Dieu. On raconte que Victor Cousin, qui édita les œuvres de Biran après sa mort (Essai sur les fondements de la psychologie et Nouveaux Essais d’Anthropologie), referma précipitamment le journal de Biran, car Dieu y occupait la plus grande place.

Partis tous deux du sensualisme de Condillac, Biran et Beyle empruntèrent des chemins différents.

Y. F.

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Causerie de Mme Laure Lassagne

9 novembre 2016

« Ce que se parler veut dire : le monologue dans les romans de Stendhal »

Si le lecteur du XXIe siècle, rompu à cette technique d’écriture, remarque à peine dans le tissu romanesque stendhalien les nombreux monologues dont il est ponctué, il n’en a pas été de même des premières générations de lecteurs de Stendhal. Plusieurs critiques s’emportèrent contre cette longue « dissection » obscène de l’âme humaine, tels Jules Janin et Alfred de Musset, dont les articles déplorent le caractère désenchanté de cette peinture des sentiments. L’obscénité tient également, selon les critiques littéraires de l’époque, au montage énonciatif : à la différence du genre des confessions ou des romans épistolaires, le dispositif des monologues place le lecteur dans une posture de voyeur ; le lecteur surprend de longues pensées qui ne lui sont pas adressées, et qui ne sont pas censées être dévoilées. La vigueur des réactions des lecteurs contemporains de Stendhal permet de juger du caractère inédit de cette représentation de l’intériorité. Innover : c’était bien l’objectif de Beyle, convaincu de la nécessité de renouveler les formes littéraires et de les adapter au sujet moderne. Après les horreurs de la guerre sur les bords de la Moskova, après la dernière révolution, « nous ne sommes pas ce que nous étions il y a 30 ans », écrit-il dans Qu’est-ce que le romanticisme ? Les écrivains du début du XIXe siècle doivent en prendre acte et s’employer à « mouler » leurs œuvres sur la nouvelle conformation des esprits. Le monologue traduit la propension à la réflexivité d’une partie des jeunes gens de son temps, tel Lucien, malade du « trop raisonner ». Il reflète également l’attention particulière que l’école des Idéologues – Destutt de Tracy en tête, dont Beyle fut un lecteur assidu –, a porté au langage, maillon central de la structuration de la pensée individuelle. Les Éléments d’Idéologie, après le déchaînement verbal de la Terreur, invitent le sujet à se réapproprier le langage, à redéfinir précisément le sens qu’il attribue personnellement aux mots, en particulier aux mots clés qui orientent nos existences, tels que le bonheur, la réussite ou la gloire.

Cette détermination et cette réappropriation du sens des mots, cette guerre aux lieux communs qui tendent – si on n’y prête pas attention – à penser à notre place, cette vigilance du raisonnement qui se marque par une syntaxe construite et maîtrisée, participent de la distance critique que l’individu doit avoir vis-à-vis du langage commun. Nombre de monologues des romans de Stendhal témoignent de l’effort de personnages qui s’emploient à apprécier le sens des mots et des expressions idiomatiques, à multiplier les connecteurs logiques pour bien charpenter leur pensée. Cependant, ils en font également apparaître les limites : rejaillit régulièrement la propension à multiplier les stéréotypes, à malmener la logique syntaxique. Dans leurs discours intérieurs, les personnages aiment à mettre en récit leur existence, à agencer leurs expériences en un tout cohérent, en empruntant au « beau style » toutes les ressources qu’il offre. Ils sont le lieu d’une sorte de « littérarisation » du moi. Le monologue stendhalien traduit la conception qu’a Beyle du fait subjectif ; il montre également combien les modèles littéraires y sont prégnants, dans une sorte de phénomène de mise en abyme. Si les représentations et les formes littéraires reflètent l’évolution des mentalités, elles en sont également le vecteur.