Causeries 2015

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Causerie de M. Emmanuel Bluteau

7 janvier 2015

« Jean Prévost, un parcours stendhalien »

La mort de Jean Prévost alias capitaine Goderville, les armes à la main, au pied des falaises du Vercors le 1er août 1944, faisait passer à la postérité le résistant aux dépens de l’écrivain et du stendhalien qu’il n’a jamais cessé d’être. Figure du milieu intellectuel de l’entre-deux-guerres, sa vie se mêle intimement à son œuvre. Écrivain pour écrivains, il a du mal à se constituer une escouade fidèle de happy few. Malgré tout, son nom demeure accolé à celui de Stendhal. Il a toute sa place dans le club très fermé des francs-tireurs adeptes du culte d’Henri Beyle, dont le mot de passe pourrait être Intelligenti pauca[1] qu’il interprète à sa façon : « Étant donné que le public est bête, tout grand et immédiat succès d’une belle œuvre est le fruit d’un malentendu[2]. »

Stendhal jalonne l’existence de Prévost. Il le lit pour la première fois à 17 ans grâce à Alain, son professeur à Henri IV. Il y acquiert le « Goût de Julien Sorel », titre d’un chapitre de Dix-huitième année[3], mémoires rédigés à 29 ans. Dès lors, il préférera toujours le Rouge et le Noir, souvenir éblouissant d’un interne et d’un ambitieux. Le normalien va tenter de vivre de sa plume : il écrira trente livres et plus d’un millier d’articles en vingt ans. On le retrouve à la NRF dès 1924, secrétaire de rédaction au Navire d’Argent où il publie pour la première fois Saint-Exupéry, puis à Europe. En 1926, il consacre un article à Lamiel et à Une Position sociale, alors inédit et qu’il estime « d’une immense importance pour qui veut suivre l’évolution de Stendhal[4] ». Auteur d’un texte en 1928 au titre révélateur, Stendhal et la religion du plaisir, repris dans Le Chemin de Stendhal publié l’année suivante et tiré à 350 exemplaires. Ce livre de 140 pages marque son entrée officielle en beylisme. Il reprendra bien des thèmes et thèses dans La Création chez Stendhal ultérieurement. « Aux grandes imaginations traditionnelles, substituer un épicurisme de rêve, et les rêves les plus personnels, voilà l’essentiel de cette foi. Et ce culte stendhalien vaudra la peine d’être consulté et pratiqué, tant que le Stendhal-Club n’existera point pour de bon, tant que cette foi aura autant d’hérétiques que d’adeptes ; tant que le nom de Stendhal déplaira aux imbéciles. Le christianisme n’est battu en brèche, lui excepté, que par des gens austères, ou par des moqueurs qui n’offrent rien en échange. Il a été le seul à nous proposer une nouvelle douceur, et qui soit à notre mesure, en même temps que la plus satisfaisante espèce d’audace : “Malheur, répètent les bons pères après Jérémie, malheur à celui par qui le scandale arrive.” L’auteur du Rouge et Noir réplique de sa voix sarcastique : “Tout bon raisonnement offense”[5]. »

Dans le Traité du débutant, dispensateur de conseils toujours d’actualité à l’impétrant en écriture, il souligne que « la hâte que ce siècle a voulu mettre en toutes choses, il l’a mise aussi dans la lecture » ainsi que « les critiques n’ont aucune espèce d’influence : ils n’ont même pas d’avis… » Et de constater que le public des vrais lettrés ne dépassait pas en France les 600 âmes. Seraient-ils les happy few auxquels s’adressait Stendhal ?

Il évoque le projet d’une thèse sur Stendhal dans Faire le point (1931) : « Mes deux travaux, ou plutôt mes deux thèses sur Stendhal et Baudelaire seront de ce genre didactique où il faut développer complètement, c’est-à-dire citer des faits que l’on pourrait supposer connus et expliquer les conséquences que le lecteur trouverait souvent bien seul. Dans La Technique de Stendhal, j’essaierai de montrer quelques effets inattendus des études et des partis pris sur les habitudes et le naturel. Stendhal est un bon exemple parce que son esprit et la marche de ses travaux nous sont bien connus, parce que c’est un écrivain fort conscient, et qu’en même temps il a repoussé les procédés mécaniques. Les premières idées de ce travail me sont venues en 1927[6]. »

Passant d’un journalisme pour lettrés à la presse grand public dans les années 30, il ne délaisse pas Stendhal et chronique son actualité éditoriale. À propos de la publication du Journal, il souligne : « Je ne suis pas, quant à moi, encore rassasié de Stendhal. Les moindres notes, les moindres brouillons, les anecdotes de biographes sur les femmes qu’il a aimées me le montrent sous un jour nouveau, sous un angle neuf. » Ailleurs, il écrit : « Lorsqu’on fait la somme de la vie de Stendhal, c’est l’une des plus belles et des plus harmonieuses qu’un homme ait pu vivre. Quand, avec ce Journal, on entre dans le détail, on retrouve tout le temps perdu et oublié, tous les demi-échecs intérieurs dont notre vie nous semble faite. Instrument de travail sur soi-même, le Journal a dû être étonnamment efficace, et sans doute Stendhal ne se serait pas fait sans lui[7]. »

Il met à profit sa mobilisation au Havre pour rédiger les trois-quarts de sa thèse durant « la drôle de guerre », avant d’être évacué sur Casablanca et de revenir à Lyon. Engagé à Paris-Soir, il publie L’Affaire Berthet[8] en feuilleton début 1942, sa façon à lui de célébrer le centenaire de la mort de Stendhal.

Avant de rejoindre le Vercors et la Résistance active, ou plutôt de la créer et de l’organiser en compagnie de son ami Pierre Dalloz, il dirige et coordonne le numéro spécial de Confluences consacré aux Problèmes du roman, dans lequel les 62 contributions tentent d’apporter leurs réponses en ne désespérant pas totalement de l’avenir.

En novembre 1942, il soutient sa thèse de doctorat, La Création chez Stendhal. Essai sur le métier d’écrire et la psychologie de l’écrivain[9] qu’il présente ainsi : « Voici une étude sur travail littéraire, sur le métier d’écrire. Stendhal m’a servi d’exemple. Pour deviner, pour situer les problèmes de la création littéraire, il faut en avoir pratiqué soi-même les difficultés. Un simple forgeron est un meilleur guide, pour le débutant en ferronnerie, que le plus éminent critique d’art. Un écrivain, même médiocre, sent mieux que le plus grand critique la difficulté réelle d’occuper la scène d’un théâtre, de “traiter” telle ou telle histoire, de remplir, en paraissant neuf et facile, un cahier de papier blanc[10]. » Dans la salle, de nombreux journalistes. Ils rendent compte de cette soutenance qui « marquera une date dans les annales du stendhalisme[11] » pour Émile Henriot. Henri Martineau considère qu’il s’agit là d’un « monument original et solide à la gloire de l’auteur de La Chartreuse de Parme ». Quant à Victor del Litto, il relève que « c’était une gageure de soumettre un ouvrage si peu conforme aux normes et règles du genre à un jury universitaire[12] ». Ironie de l’Histoire, l’Académie française sacre l’ouvrage Grand prix de littérature en 1943. Ensuite, Prévost ne sera pas « un hypocrite de bravoure », menant au feu ses hommes lors des batailles décisives du maquis du Vercors en juin et juillet 1944, devant tenir les endroits stratégiques et exposés. Tout en poursuivant le soir au bivouac la rédaction de son Baudelaire[13].

Stendhal et Prévost ne travaillent pas tant leur œuvre qu’eux-mêmes, ce qui demande lucidité et engagement, qui est peut-être une forme de bonheur. « L’écrivain apprend, comme tous les écrivains et les artistes, à user de ses instruments. Mais il est à lui-même son propre instrument. » De même que « le prosateur ne se donne qu’un outil, qui est lui-même ; il puise dans son cœur sans cesse fouillé, pétri par lui et repétri. Art d’écrire, art de vivre, art de pensée, se fondent en une seule création[14] ».

Tous deux se caractérisent par leur allure souverainement libre et leur indépendance à l’égard des systèmes. Aristocrates dans l’âme, francs-tireurs et membres ad vitam aeternam d’un club où noblesse oblige, ils se rejoignent. On peut dire à propos de Prévost ce qu’il écrivait de Stendhal : « Il fut une personne naturellement forte ; sa vie n’est qu’un vêtement qui a gardé ses formes. »

E. B.

Notes

[1] « À qui sait comprendre, peu de mots suffisent »
ou « À certaines personnes, on peut parler à demi-mot. »

[2] Jean Prévost, Traité du débutant, Hazan, 1929 et éd. Joseph K., 2011, p. 31.

[3] Jean Prévost, Dix-huitième année, Gallimard, 1929.

[4] « Un inédit de Stendhal », Les Nouvelles littéraires, 19 mars 1927.

[5] Jean Prévost, Le Chemin de Stendhal, Hartmann, 1929, p. 130-131.

[6]Jean Prévost, Faire le point, éd. Honoré Champion, collection Les Amis d’Édouard, 1931, tiré à 206 exemplaires, repris dans Les Caractères, Albin Michel, 1948.

[7] La Nouvelle Revue française, mai 1936.

[8] Cf. notre édition aux éditions La Thébaïde, 2014, préfacée par Philippe Berthier.

[9] Le Sagittaire, Marseille, 1942 ; Le Mercure de France, 1951 ; Folio Essais, 1996.

[10] La Création chez Stendhal, Mercure de France, 1951, p. 18-19.

[11] Émile Henriot, Le Temps, 18 novembre 1942.

[12] Hommage à Jean Prévost, BNF, 1992, p. 75.

[13] Jean Prévost, Baudelaire. Essai sur l’inspiration et la création poétiques, Mercure de France, 1953.

[14] La Création chez Stendhal, Mercure de France, 1951, p. 404.

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Causerie de Mme Yvette Formery

4 février 2015

« Stendhal et Condillac »

Les relations de Stendhal avec la philosophie sont déconcertantes. Il se disait plutôt poète ; il n’avait pas le « génie » philosophique ; Kant demeure pour lui obscur. Cependant il admire les philosophes anglais, Locke, Hume, Bentham, et quelques penseurs français : Helvétius, Condillac, Destutt de Tracy.

C’est dans les conseils de lecture à sa sœur Pauline qu’on trouve les preuves de son attachement à Condillac. C’est grâce à l’idéologie que Pauline saura raisonner, science trouvée par J. Locke puis développée par Condillac, enfin parfaite grâce à Destutt de Tracy. « Penser n’est que sentir » résume cette philosophie.

Qui était Condillac ? Le troisième de la famille, né à Grenoble en 1715, chargé par Marie Leczinska en 1757 de l’éducation de l’Infant Ferdinand, duc de Parme, petit-fils de Louis XV. Il va rédiger 16 volumes sur l’éducation. On le considère comme le chef de l’école sensualiste (bien que ce mot n’apparaisse qu’au XIXe siècle). Il acclimate l’empirisme de J.  Locke.

H. Beyle eut connaissance de Condillac par ses professeurs de l’École Centrale. Trois professeurs lui apprennent cette logique. Pour le mathématicien Dupuy : « Condillac, c’est la base de tout ». C’est surtout Dubois-Fontanelle, professeur de Belles Lettres, qui explique à ses élèves la pensée de Condillac. Celle-ci a pour point de départ la philosophie de Locke. Il y a en nous une absence d’idées qui ne sera comblée que par les sensations que nous éprouvons au contact du monde extérieur. Pour l’expliquer, Condillac a recours à l’image : nous sommes comme une statue à laquelle on ouvrirait successivement chacun des cinq sens. Elle accumulerait les sensations qui, en s’ajoutant les unes aux autres, créeraient notre connaissance du monde. Nous partons d’une table rase que Locke appelle le white paper, la page blanche. Les expériences vont s’accumuler, douloureuses ou agréables, et la statue, inerte au départ, devient un être humain, capable de toutes les opérations de l’esprit, la sensation suffit à tout. Étant lui-même très raisonnable, il n’aurait sans doute pas accepté les conséquences morales et religieuses de son sensualisme. Mais ses disciples les ont logiquement tirées. Le livre de Cabanis Rapport du physique et du moral de l’homme, paru en 1802, peut être considéré comme un complément du Traité des sensations. Si nos sens nous manquaient nous n’aurions point d’idées. Et même le bon et le beau viennent de la manière dont nous avons été physiquement affectés.

Les certitudes philosophiques de Stendhal semblent être rassemblées dans les écrits de Condillac et de Destutt de Tracy, et il s’inquiète en 1826 du « détrônement » de Condillac, en particulier par Victor Cousin (qu’il appelle Zincou). Parmi les philosophes des Lumières, diverses tendances se manifestaient, et Stendhal fait un état de la philosophie à Paris dans une lettre à Vieusseux du 22 décembre 1827. En fait, c’est Maine de Biran qui rompit avec l’école de Condillac, au sein de cette même école. Par ailleurs nous savons quelles seront les suites des théories sur la perception à la fin du XIXe siècle, avec les travaux de la Gestalttheorie.

Condillac restera surtout célèbre par ses écrits sur l’éducation, qu’il met sous forme de traités, puisqu’il a la charge de l’infant de Parme. Stendhal fait d’ailleurs la critique de cette pédagogie dans la deuxième partie de La Chartreuse de Parme. Ainsi reportons-nous à la conversation entre le comte Mosca et la Sanseverina. Elle pose la question suivante : « Faut-il placer un homme d’esprit auprès du Prince de Parme ? » Mosca répond : « Nous avons l’exemple de l’Abbé de Condillac qui, appelé par mon prédécesseur, ne fit de son élève que le roi des nigauds. Il allait à la procession, et en 1796 il ne sut pas traiter avec le général Bonaparte, qui eût triplé l’étendue de ses états. »

Condillac philosophe du XVIIIe siècle n’a sans doute pas eu directement d’influence sur Stendhal en ce qui concerne les questions religieuses ou métaphysiques, mais Beyle lui emprunte une méthode qu’on peut appeler avant l’heure la méthode expérimentale, une sorte de psychologie empirique que plus tard utilisera Taine. On peut dire que Stendhal a été formé en partie à l’école de logique et de clarté de Condillac.

Quant à l’âme, elle est partout chez Stendhal, mais c’est une autre histoire.

Y. F.

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Causerie de M. Christian Boussuges

4 mars 2015

« Stendhal et l’économie politique »

Stendhal est aujourd’hui un écrivain mondialement connu. La finesse de ses analyses psychologiques et la modernité de son style sont particulièrement appréciées. Cependant son étude des mécanismes économiques et financiers est trop souvent passée sous silence.

Homme de lettres de grand talent, Stendhal a été aussi un fonctionnaire de valeur. Michel Crouzet le qualifie « d’administrateur précis, organisé, ayant le sens des initiatives et des responsabilités, avec l’esprit clair et l’autorité, l’instinct qui va droit au but ». Les missions variées qui lui sont confiées sous l’Empire et sous la Monarchie de Juillet lui assurent une bonne connaissance de la vie économique de son époque.

Son expérience de praticien est enrichie par un travail intellectuel permanent. Son intense curiosité le conduit à lire très tôt les grands auteurs économiques de son temps. Il est bien sûr souvent rebuté par l’austérité de la discipline ou la difficulté technique de nombreux écrits, mais il juge indispensable cet investissement si exigeant pour lui. De 1803 à 1805, Stendhal s’impose la lecture des principaux penseurs de l’économie politique pour se préparer dans les meilleures conditions à la pratique des affaires. En 1810, il étudie à nouveau cette discipline avant d’entrer au Conseil d’État. Enfin, dans les années 1820, il complète ses connaissances dans le cadre de ses activités de journaliste, où il analyse la société de son temps. Comme Balzac, il met très vite en lumière la puissance de l’économie dans l’Europe du XIXe siècle. De nombreuses fois, il va confronter les théories exposées dans les livres aux réalités qu’il peut observer, notamment dans le cadre de ses activités professionnelles. Il perçoit alors les limites d’une discipline trop abstraite, qui réduit les phénomènes sociaux à la sécheresse d’un calcul purement rationnel.

Sa volonté de défendre une conception ouverte de l’économie politique intégrant toutes les dimensions de l’homme le conduit à envisager, en 1810, la composition d’un traité d’économie, en quelque sorte un guide pour le bonheur public. Il prend de nombreuses notes, mais il n’ira pas au-delà. Nous n’avons aucune trace de plan ou de théories devant être abordées. Ces notes, qui ont été analysées avec rigueur par Victor del Litto, témoignent de réflexions pertinentes sur la vie économique et financière de son temps. Stendhal s’intéresse tout particulièrement à la dynamique économique, mettant en lumière la place essentielle des débouchés dans le déclenchement des crises. Il fait aussi apparaître l’importance de la prudence dans les prises de décision : cette attitude tempère le goût du risque nécessaire à toute entreprise et permet d’éviter ou d’atténuer les crises souvent provoquées par des spéculations financières excessives. En psychologue avisé, Stendhal montre fréquemment dans ses écrits littéraires la complexité des prévisions : il insiste sur la très grande incertitude dans ce domaine, la reliant au caractère souvent irrationnel des prises de décision des acteurs économiques. Toutes ces réflexions sont d’une grande modernité et s’appliquent très bien à notre monde actuel.

L’importance de la psychologie est aujourd’hui bien reconnue par de nombreux théoriciens qui montrent les insuffisances d’une approche trop quantitative et trop mécaniste, tout particulièrement dans la sphère financière où à la confiance des acteurs économiques joue un rôle essentiel.

Analysant avec rigueur la montée de la finance, Stendhal en redoute très vite les dangers. Le culte de l’argent, qui se manifeste de plus en plus aux États-Unis, l’inquiète profondément. Cet « argent bourgeois », constamment soumis aux impératifs de rendement maximum, est particulièrement oppressant pour les êtres épris de liberté. À Parme, au contraire, dans cette « anti-Amérique », pour reprendre les termes de Philippe Berthier, l’argent reste essentiellement un moyen d’échange et de communication, car les aristocrates et les prolétaires n’y sont pas excessivement attachés. Béatrice Didier voit dans cette attitude « un des secrets de cette joie allègre de la Chartreuse ».

Ces analyses pertinentes auraient pu déboucher sur une œuvre économique originale, mais Stendhal a toujours éprouvé des difficultés à synthétiser sa pensée. Il rejette l’esprit de système et déteste les idées générales, leur préférant les fragments significatifs. Cette attitude peut être reliée à sa prudence dauphinoise, mais aussi au manque d’unité de sa vie, reflet d’une personnalité éclatée et contradictoire. Sa vision économique ne s’est pas traduite par des travaux à caractère scientifique, comportant des lois ou des théories unificatrices. Elle surgit de manière souvent inattendue dans des phrases révélatrices. Cette approche « pointilliste » exprime avec virtuosité son esprit d’analyse parfaitement maitrisé, reposant sur un souci permanent du détail et un sens aigu de l’observation. Stendhal a su discerner les « petits faits vrais » de la société de son temps et les intégrer subtilement dans ses romans et ses essais. L’étude de son œuvre littéraire montre que l’économie y est toujours présente, sans être pour autant envahissante [1].

Ch. B.

Notes

[1] NB : On peut trouver une version développée de cette causerie dans

- notre étude sur Stendhal publiée dans Ludovic Frobert, Jean-Pierre Potier et André Tiran dir., Économistes en Lyonnais, en Dauphiné et en Forez, Institut des Sciences de l’Homme de Lyon, 2000, p. 389-399.

- notre étude « Stendhal, un écrivain passionné d’économie » publiée dans François Vatin et Nicole Edelman dir.,  Économie et littérature. France et Grande-Bretagne (1815-1848), Le Manuscrit, 2007, p. 27-50.

- notre article « Stendhal : écrivain, mais aussi économiste », dans la Revue de l’Académie Napoléon, n°5, janvier-juin 2013, p. 45-59. (Ch. B.).

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Causerie de Mme Élodie Saliceto

1er avril 2015

« Être ou ne pas être (néo)classique ? Telle est la question »

Notre étude[1] se proposait notamment d’explorer une facette méconnue de Stendhal, celle de son néoclassicisme paradoxal. Nous avons retenu de son œuvre les principaux récits de voyage en Italie – Rome, Naples et Florence en 1817, L’Italie en 1818, Rome, Naples et Florence (1826), Promenades dans Rome (1829) – et quelques textes esthétiques comme l’Histoire de la peinture en Italie (1817), les Salons et les deux Racine et Shakespeare (1823 / 1825). Stendhal nous semblait en situation charnière par ses réflexions sur le beau idéal moderne, d’où l’idée d’en faire le terme du parcours (des années 1790 à 1830). Surtout, il nous paraissait important de réévaluer ses positions vis-à-vis du phénomène « classique ».

Deux niveaux d’analyse intervenaient : les discours (plutôt que le discours) de Stendhal lui-même, souvent contradictoires et en évolution dans le temps ; les discours critiques, y compris contemporains. Racine et Shakespeare a contribué à figer la position stendhalienne, en l’installant définitivement du côté du second. Mais est-ce véritablement incompatible avec une posture néoclassique ? Le fait « classique », c’est-à-dire l’antique gréco-romain érigé en norme d’autorité, ne se réduit pas au classicisme français du xviie siècle. Il s’agissait donc d’abord d’un problème de définition ; Stendhal, l’iconoclaste, pouvait nous aider à réexaminer les catégories traditionnelles de l’histoire littéraire.

Qu’est-ce que le néoclassicisme, pour la période qui nous occupe ? En premier lieu, un mouvement global de renouveau artistique, dont le point de départ est une nouvelle vision de l’Antiquité classique voire un véritable culte qui contribue à faire évoluer le style de la fin du xviiie siècle en réaction contre le rococo. Cette catégorie en soi anachronique (le terme lui-même n’est forgé qu’au xxe s.) va ainsi désigner un rêve de résurgence du modèle antique, suivant d’autres impératifs et modalités. Le principal théoricien en est l’Allemand Johann Joachim Winckelmann (1717-1768) : ses Réflexions sur l’imitation des œuvres grecques en peinture et en sculpture (1755) sont très rapidement traduites en français, de même que l’Histoire de l’art dans l’Antiquité (1764) lue par l’Europe entière – au moment où l’esthétique se constitue progressivement en science autonome.

Concernant le choix du pseudonyme « Stendhal », qui apparaît sur le frontispice de l’édition parisienne de Rome, Naples et Florence en 1817 (« M. de Stendhal, officier de cavalerie »), existent de multiples pistes dont une du côté de Stendal, ville prussienne qui a vu naître Winckelmann. Le néoclassicisme pouvait alors constituer une clef de la construction auctoriale. En lisant ses textes au prisme des théories esthétiques de Winckelmann, nous avons d’abord tenté d’évaluer la dette de Stendhal (pas nécessairement assumée), la façon dont les idées néoclassiques modèlent sa perception. Notre hypothèse, à la suite des travaux de Francis Claudon et de Daniela Gallo, était que Winckelmann demeurait pour l’auteur un point de référence majeur à l’aune duquel situer un discours sur l’art dans l’histoire, qui plus est en Italie.

Une véritable démarche néoclassique a dès lors été identifiée et décrite dans le corpus stendhalien. Il s’agit d’une approche de l’art et de la littérature dans le temps (et de son temps), et non pas simplement d’un goût, « classique » plutôt que « romantique ». Le « romanticisme » stendhalien, en effet, désigne avant tout l’historicité de l’esthétique. Se montrer romantique, c’est savoir être moderne… donc néoclassique. Dès la Préface du Racine et Shakespeare de 1823, l’auteur prononce un vibrant éloge du peintre David : « Il s’aperçut que le genre niais de l’ancienne école française ne convenait plus au goût sévère d’un peuple chez qui commençait à se développer la soif des actions énergiques. M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à oser montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n’eussions été, à tout jamais, que de pâles imitateurs. Tout porte à croire que nous sommes à la veille d’une révolution semblable en poésie[2]. » Une révolution par le néoclassicisme, voilà qui a de quoi surprendre le lecteur d’aujourd’hui. Mais il s’agit de puiser l’énergie à sa source (antique), sans le relais du classicisme du Grand Siècle et de son esprit courtisan. Le néoclassicisme de David répond aux préoccupations de son temps, donne aux contemporains les émotions qu’ils réclament et s’adapte au tempérament national – autant de critères qui expliquent que Stendhal le juge « romantique », tout comme le sculpteur Canova qui allie dans son art l’énergie et la grâce constitutives de la modernité.

Après la Révolution, la démarche néoclassique est essentiellement conçue comme refondatrice. L’opposition souvent opérée par l’histoire littéraire entre néoclassicisme (rétrograde) et romantisme (facteur de progrès) nous semble, à ce titre, peu pertinente. Ce néoclassicisme exprime bien des enjeux d’actualité, esthétiques et idéologiques. Il ne va évidemment pas sans tiraillements, contradictions voire échecs… C’est véritablement un projet pour légitimer, comprendre et penser le présent comme l’avenir.

É. S.

Notes

[1] Thèse de doctorat publiée sous le titre Dans l’atelier néoclassique. écrire l’Italie, de Chateaubriand à Stendhal, Paris, Classiques Garnier, 2013.

[2] P. Martino éd., Paris, Champion, 1925, vol. 1, p. 4.

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Causerie de M. Philippe Abelin

6 mai 2015

« Scènes de la vie diplomatique : Une position sociale »

« Stendhal diplomate », tel pourrait aussi s’intituler, ou se préciser, l’ébauche de roman rédigée par Stendhal à partir d’une intrigue mettant en scène, au début de la monarchie de Juillet, la vie diplomatique dans les États de la papauté. Les personnages principaux en sont l’épouse de l’ambassadeur de France à Rome, la duchesse de Vaussay, et M. Roizand qui vient de prendre à l’ambassade les fonctions de secrétaire. Leurs relations intersubjectives, sur lesquelles l’accent est mis, prennent la forme, conformément aux intentions de l’auteur, de ce qu’il dénomme dans des notes un « duel ». On comprend que celui-ci se déroule dans sa vivacité et avec un côté passionnel, du début jusqu’à la fin de l’ébauche.

Aussi le lecteur ne sera pas étonné d’être soumis à une polyphonie stylistique que Stendhal utilise pour traiter son sujet et fait que ce roman peut – ou doit – être lu à plusieurs niveaux. Il y aurait bien sûr le contexte sociologique. En le dévoilant, monsieur le consul à Civitavecchia montre au lecteur tout son talent de peintre de société. Certes peu de personnages sont mis en scène en dehors des deux personnages principaux. Le baron de Saint Marcel, secrétaire et collègue de Roizand, y joue un rôle de récitant de systématiques contrevérités à l’intention de Roizand. On apprend que leurs convictions politiques sont en effet opposées – libérales pour Roizand, tout à fait conservatrices ou ultras pour le baron. En dehors de ce facteur trop explicatif, il y aurait une raison simple, explicitée sous forme d’un monologue intérieur par Roizand : « C’est-à-dire, mon cher collègue, pensa Roizand, que vous voulez me tromper. Je ne vous en veux pas, c’est votre métier. Et pourquoi, en effet, diriez-vous un seul mot de vérité ? » Bals, petits et grands soupers, promenade dans les bois avoisinant Rome, dont on sent qu’ils doivent respecter dans leur déroulement bien des us et fonctions diplomatiques, ponctuent une vie de routine distinguée. Vis-à-vis du lecteur, ce fonds pictural et cette énumération de situations répétitives doivent assurer la crédibilité des personnages.

La grande affaire d’un deuxième niveau concernera les relations affectives entre la duchesse et Roizand. Au départ, celles-ci sont confinées à la représentation stéréotypée qu’ils ont l’un de l’autre. L’un est ce libéral de 1832 ayant gravité, lors d’une précédente vie, dans le monde napoléonien, en faisant notamment la campagne de Russie. L’auteur avoue dans une note : « For me. En un mot Roizand est Dominique idéalisé. » La défaite de Napoléon aurait tout à la fois signifié une perte d’emploi sous la Restauration, coexistant avec la ruine du père. Par sa prise de fonction à Rome, il s’agirait pour Roizand de suivre dorénavant certain parcours « prosaïque », en d’autres termes de « compléter par dix années de service, les trente ans nécessaires à l’octroi de pension de retraite ». Par son caractère et ses manières parfaites, de son côté, la duchesse de Vaussay se montrerait en conformité avec ce qu’on pouvait attendre, dans l’idéal, de quelqu’un « dont les ancêtres avaient été aux croisades ». Se côtoyant constamment, ces deux personnages vont apprendre à se connaître, y trouvant avec surprise, de l’intérêt. Par-delà des différences de caractère, il y aurait chez eux ce qui fait un fonds commun : dans leur cas une sensibilité exacerbée, presque maladive, aux émotions et aux passions. Dans des conversations intimes qui se répètent, la duchesse est amenée à dévoiler envers Roizand une peur panique de la mort, en fonction des châtiments que pourrait – que devrait – infliger un Dieu considéré comme terrible. Bien entendu le lecteur apprécie leurs réparties, en fonction aussi de ce que l’on sait de la vie intime de la duchesse. Celle-ci aurait eu en effet 4 amants, successifs ou simultanés. Et pour justifier cette notoriété, le narrateur ne cache pas que la duchesse « était trop grande dame pour que tous les événements de sa société ne fussent connus ». Mais, circonstance atténuante, le narrateur précise aussi que « toujours elle avait été enlevée par les manœuvres habiles de quelque homme habitué à avoir des femmes… Jamais elle n’avait aimé la première ». Elle est « pleine de remords de sa faute… ». Dans des échanges très vivants, Roizand se montre un interlocuteur avisé de la duchesse, cherchant par une sensibilité « canonique » et inattendue à la rassurer.

Le troisième niveau concernerait le déroulement de l’intrigue. Deux grands dossiers occupent en priorité l’ambassade. Le premier concerne la          situation intérieure en Italie, marquée par les agissements des carbonari et n’aura ici qu’une valeur incidente. Cependant on fait la connaissance du prince Savelli, figure familière de Roizand dans sa précédente vie. Savelli s’est engagé dans les troupes napoléoniennes et a, comme Roizand, fait la campagne de Russie. À présent il remplit les fonctions de chef de la police des carbonari de Rome, et est devenu adversaire de la France, puisque notre pays s’opposait à la liberté italienne. Le second et principal sujet de préoccupation concernerait la prochaine élection papale. Tant la France que l’Autriche y seront des acteurs très présents. Par la bouche de Savelli, lors d’un entretien avec Roizand, Stendhal dévoile les machinations d’un jeune cardinal de 37 ans, le cardinal Della Gherardesca. Pour rendre « éligible » un certain cardinal Macchi qui avait fait l’objet d’une procédure d’exclusion de la part de la France au dernier conclave, il s’agit pour Della Gherardesca de trouver les moyens de modifier l’attitude d’opposition même de la France dans un futur conclave. Rien ne paraîtrait plus efficace que de manipuler la duchesse de Vaussay en lui trouvant un amant. Alors par un « effet domino » impliquant l’ambassadeur, la manipulation monterait jusqu’au roi à Paris. Un certain prince Del Vasto, quoique jeune et très beau mais « trop italien » ne ferait sans doute pas l’affaire. Mais, selon Savelli « ce parti conviendrait tout à fait à l’avancement de M. Roizand ». Et envers Roizand et se référant à Della Gherardesca, Savelli précise : « …si un certain Français qui rôde beaucoup auprès de la duchesse, un monsieur Roizand, voulait se faire son amant, je le seconderais de tout cœur ».

On dirait qu’à un certain moment tous les points de vue issus des différents niveaux se regroupent, se rassemblent sous le concept de « manipulation ». On voit Roizand changer d’attitude, et en raison de certaines réactions de l’ambassadrice se départir d’un rôle de conseiller, de consolateur, pour au contraire adopter un rôle de manipulateur, amplifiant par ses discours la peur panique de la duchesse. Mais au niveau de l’intrigue, comment interpréter la présence constante du cardinal dans les salons de l’ambassade, si l’éminence est aussi le confesseur de la duchesse ? Et comment se fait-il aussi que le prince Del Vasto soit devenu presque de « la garde rapprochée » des commensaux de l’ambassade ? Dans un clair-obscur créé délibérément par les allusions, les élisions stendhaliennes, le lecteur se pose des questions dont il est assuré de ne pas recevoir la réponse. Aussi aboutira-t-on à l’échec final des entreprises amoureuses de monsieur le secrétaire d’ambassade, sans d’ailleurs connaître plus avant l’issue des manipulations politiques.

On n’épiloguera pas trop sur « l’impuissance créatrice » de Stendhal qui en 11 mois, à cheval sur 1832-1833, n’aboutira qu’à la rédaction pour un éditeur de quelque quarante pages. Mais lorsqu’on appartient au personnel d’une ambassade, on est tout de même soumis à certains devoirs de confidentialité. Et on verrait Stendhal « stabiliser définitivement ce front » en passant l’année suivante à la rédaction de ce qui sera Lucien Leuwen.

En définitive, Une position sociale laisse au lecteur une impression durable sans doute générée par la profondeur de l’analyse des relations entre Roizand et la duchesse, que sert une extrême densité d’écriture ajoutant au caractère paroxystique des situations.

Ph. A.

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